Dire la ville : meeting n°12, textes bilingues

Dire la ville : meeting n°12, textes bilingues

Quatrième de couverture

Deux manières d'arpenter les villes, semble-t-il, nous sont offertes, la géographique et l'historique, et nous pouvons à volonté passer de l'une à l'autre dans la même journée. Si l'un des plus grands bonheurs est de marcher dans une ville inconnue et de se perdre dans l'espace au hasard des coins de rues - avec le seul viatique d'une boussole dans la poche si c'est une mégapole -, un autre est de s'égarer dans le temps, et celui-là suppose à l'inverse un minutieux repérage topographique : je suis heureux ce soir d'avoir trouvé le bar de l'Algonquin dans la 44e rue, au nord de Manhattan, où planent encore les fantômes de Faulkner et de quelques autres buveurs considérables.

Patrick Deville

Édition bilingue

Chaque année, le troisième week-end de novembre, la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire organise un colloque littéraire international, meeting, auquel sont invités des écrivains français et étrangers. Ce colloque est thématique. Cette année, meet a passé commande de textes autour du thème Dire la ville.

Écrivains publiés dans ce numéro 12 : Hoda Barakat, François Beaune, Jabbour Douaihy, Santiago Gamboa, Tomás González, Gilles Ortlieb, Laura Restrepo, Alberto Ruy-Sánchez, Minh Tran Huy, Juan Gabriel Vásquez

Extrait de Dire la ville : meeting n°12, textes bilingues

Hoda Barakat

Dire la ville

Je ne sais pas si Tabucchi a eu un jour à répondre à la question désagréable mais supposée nécessaire, lui demandant de «préciser» s'il se sentait plus italien ou plus portugais. Puisque Pereira est Portugais mais qu'il parle italien, la langue du roman et la langue de Tabucchi lui-même, ainsi que celle du journal propriété du magnat de presse (Berlusconi, bien sûr) mais où travaille, à Lisbonne, le jeune portugais Monteiro Rossi.
Oui. C'est compliqué. C'est encore plus compliqué de raconter un lieu étanche et confiné, entouré d'une muraille ou défini selon le tracé des frontières. Tabucchi a raison : «Un lieu n'est jamais seulement ce lieu : il est aussi un peu nous».
Maintenant, et en y pensant et repensant, je dois dire que le grand écrivain a eu la chance de déambuler librement dans des lieux qui existent. Dans des villes réelles, où il s'est assis dans des cafés, a marché dans des rues, dormi dans des chambres d'hôtel, aimé des femmes, et où il a envoyé ses personnages qui en ont ramené des histoires et des vies. Et, le plus important, c'est qu'il savait qu'il pouvait y revenir, dans ces villes, ou qu'il pouvait continuer à s'en souvenir, à les convoquer en les écrivant. Les villes «d'humains et de pierres» comme on dit en arabe, sont des entités physiques, pesantes et extrêmement lentes, au moins du côté du temps nécessaire à élaborer leurs spécialités de parfum. Qu'elles bordent un fleuve ou côtoient une mer, elles reposent sur le sol, un sol même de sable, afin de fabriquer leurs âmes, sédentaires ou passagères. Même pour celles qu'on qualifie d'éphémères. Même pour celles que l'on appelle «errantes», les âmes ont besoin d'images fixes pour les survoler, ne serait-ce qu'en séquence traveling-zoom, entre deux temps, un passé et un présent. Oublions le futur dont on n'a pas vraiment besoin pour errer dans une description rapide.
Autrement dit, pour dire une ville, il faut qu'elle existe. C'est indispensable. Qu'elle ait existé, ou qu'elle ait besoin ou envie d'exister. Son passé inscrit dans un genre de mémoire. N'importe laquelle. Ou dans le futur projeté dans un genre de désir. N'importe lequel. Beyrouth n'est pas une ville qui compose avec le temps. Elle s'est retirée des calendriers, les Beyrouthins ont hésité un moment, puis se sont accommodés. Ils ont commencé par dire que ce n'est finalement pas plus mal. Le processus a pris, et petit à petit, ils ont éliminé tous les repères encombrants. La vie avait désormais un goût de sucre pétillant, festif, léger et qui s'évanouit rapidement sans laisser de trace, ni sur la langue ni dans le sang. Une petite accoutumance mais sans plus. Et la nuit de Beyrouth est devenue tellement célèbre qu'on en parlait dans les journaux télévisés du monde entier, on était classé sur les listes honorifiques des villes qu'on devrait visiter au moins une fois dans sa vie avant de mourir ! Et donc on avait raison ! Il fallait juste faire attention à éviter les quartiers pas in. À quelques mètres de la fille qui fait son jogging en short toute seule dans la nuit, les écouteurs bien enfoncés dans les oreilles... en résumé significatif : éviter les quartiers où on parle arabe quoi... Là, anyway ça manque de peps, et ça peut même s'avérer a Utile bit risqué...
Écrire des romans sur Beyrouth n'est pas dire cette ville. C'est essayer de la contourner, d'éviter le frontal. La chercher ailleurs que sur sa carte. Habiter Paris, par exemple, pour que l'exercice devienne envisageable, abordable. Pour ouvrir sa fenêtre chaque matin et se surprendre à dire : tiens, je n'y suis pas. Tiens, je ne suis pas à Beyrouth. Le cordon de sécurité ne ramène pas à la base, mais est très fonctionnel pour le tracé de l'orbite. On a peut-être perdu le contact mais le point lumineux au loin reste quand même un repère valable dans cet état d'apesanteur et de... flottement. On tourne autour jusqu'à l'épuisement ou jusqu'à la bienheureuse sérénité, la conviction de se dire : j'ai quitté ma ville, mais heureusement que je n'habite nulle part ailleurs, je veux dire que, lorsque l'on m'a poussé dehors je n'ai pas protesté. Ce n'était pas prévu d'atterrir à Paris, mais pourquoi pas après tout. Si je suis partie, c'était pour partir et non pour atterrir quelque part. Paris, c'est bien aussi.