L'exception tunisienne : chronique d'une transition démocratique mouvementée

L'exception tunisienne : chronique d'une transition démocratique mouvementée

Quatrième de couverture

Alors que les printemps arabes tournent au fiasco en Syrie et en Égypte, la Tunisie se tourne progressivement vers la démocratie. Malgré une année 2013 marquée par deux assassinats politiques, l'apparition de noyaux djihadistes, et les rumeurs persistantes de coups d'État, les principales forces politiques du pays ont réussi à s'entendre sur une nouvelle constitution. Ce texte adopté par une Assemblée constituante à majorité islamiste mais confrontée à une société civile tenace, a permis la nomination d'un gouvernement d'indépendants.
Comment en est-on finalement arrivé, après presque quatre années d'une transition chaotique, à cet improbable pacte national ?
Entre rapports de force, arrangements secrets et tentatives de déstabilisation, les auteurs révèlent les alliances entre islamistes et diplomates occidentaux, les véritables conditions du départ du Président Ben Ali, les financements occultes du parti islamiste, et ses relations avec les salafistes. Ils retracent l'histoire d'une marche vers la démocratie sans équivalent, dans un monde arabe et musulman en pleine décomposition après les espoirs suscités par les «printemps arabes».

Nicolas Beau a travaillé au Monde, à Libération et au Canard Enchaîné. Il dirige aujourd'hui Mondafrique.com. Il a publié 11 livres parmi lesquels, La Régente de Carthage et Le Vilain Petit Qatar.

Dominique Lagarde, spécialiste du monde arabe, couvre la Tunisie depuis plus de 30 ans. Elle a été grand reporter à L'Express.

Extrait de L'exception tunisienne : chronique d'une transition démocratique mouvementée

Extrait de l'introduction

Le 14 janvier 2011, le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, quittait précipitamment le palais de Carthage et se réfugiait en Arabie Saoudite. En moins d'un mois, le soulèvement du peuple tunisien, le premier d'une longue série dans le monde arabe, avait eu raison du régime musclé et autoritaire qui régnait depuis vingt-trois ans. Un immense espoir gagnait ce petit pays de douze millions d'habitants qui avait tous les atouts pour réussir une transition démocratique en douceur : des élites politiques et intellectuelles éduquées, une ouverture traditionnelle vers l'étranger, notamment la France, une économie développée dopée par un accord de libre-échange conclu en 1995 avec l'Europe, une technostructure de qualité et, enfin, un parti islamiste, qui depuis sa création en 1980 sous le nom de Mouvement de la tendance islamique avait appris l'art de la négociation avec un pouvoir autoritaire et se disait prêt à tenter l'alliage entre la démocratie et la charia, la loi islamique.
Alors que les printemps arabes tournent à l'hiver en Syrie, en Égypte et en Libye toute proche, la Tunisie est devenue le dernier laboratoire d'une possible transition démocratique. Des élections législatives y sont en principe prévues le 26 octobre 2014, suivies par un scrutin présidentiel à deux tours en novembre et décembre. Malgré des rapports de force parfois violents et une économie exsangue, les principales forces politiques du pays ont réussi à se mettre d'accord sur une nouvelle Constitution, qui représente désormais une charte commune.
De façon paradoxale, ce texte d'inspiration républicaine, sinon laïque, a été voté par une assemblée constituante dominée par les islamistes, mais confrontée à une société civile qui s'est battue pied à pied. Voilà bien le paradoxe tunisien. «Le féminisme d'État» imposé d'en haut par le président Habib Bourguiba, «combattant suprême» et fondateur de la Tunisie moderne, s'est mué en un véritable mouvement de sécularisation de la société, alors qu'un mouvement inspiré par les Frères musulmans était au pouvoir.
Par quelles secousses, par quelles étapes, en est-on finalement arrivé, après presque quatre années d'une transition chaotique, à cet improbable pacte national qui devrait permettre à la Tunisie de transformer l'essai de la démocratie et du pluralisme ? La surprise, après une année 2013 marquée par deux assassinats politiques spectaculaires en février et en juillet, l'apparition de noyaux djihadistes et les rumeurs de coups d'État, c'est la capacité qu'ont toujours conservée les Tunisiens à jeter des passerelles, à se parler, même au bord du gouffre. Le vieux et rusé Béji Caïd Essebsi, l'ex-ministre de l'Intérieur de Bourguiba désormais à la tête du principal mouvement politique tunisien, peut ainsi s'entretenir à Paris avec Rached Ghannouchi, le leader charismatique des islamistes, pour préparer un avenir démocratique commun, avec l'appui de la diplomatie occidentale.