La parole présidentielle : de la geste gaullienne à la frénésie médiatique

La parole présidentielle : de la geste gaullienne à la frénésie médiatique

Quatrième de couverture

En un demi-siècle, le paysage politique et médiatique français a subi une métamorphose totale. La communication, outil essentiel du pouvoir - qui l'a longtemps dirigée - est désormais une arme à double tranchant, formidablement rapide mais insaisissable, dont les retournements inattendus rendent l'usage plus complexe et plus éphémère.
De Charles de Gaulle à François Hollande, Joseph Daniel nous fait revivre les grands moments de la communication du pouvoir, à travers les écrits et les écrans, les discours et les duels en direct, les styles et les corps, les mots et les gestes, sans oublier les coulisses. Il compose un tableau fourmillant d'anecdotes et de situations souvent saisies sur le vif, dans un style élégant et précis.
Ces exemples multiples étayent une analyse rigoureuse et novatrice des bouleversements apportés par la domination de la télévision, puis l'irruption d'Internet. Bouleversements qui s'accompagnent d'un éclatement des repères : du temps maîtrisé et organisé au «temps réel» et aux contraintes de l'immédiateté ; des décors des palais de la République à l'obsession du «terrain» et aux échanges mondialisés.
Le pouvoir est-il encore maître de sa communication ?

Joseph Daniel a consacré une grande partie de sa carrière à la communication politique, notamment comme dirigeant du SID (actuel SIG, Service d'information du gouvernement) de 1981 à 1986, puis responsable de la Communication de la Présidence de l'Assemblée Nationale de 1988 à 1992. Membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) de 1999 à 2005, il a enseigné à Sciences Po Paris.

Extrait de La parole présidentielle : de la geste gaullienne à la frénésie médiatique

Extrait de l'introduction

La République des signes

C'est une forme de communication du pouvoir qui plonge ses racines dans l'Antiquité, quand la reproduction des traits du dirigeant, sur les statues et pièces de monnaie, donnait à voir à la fois sa représentation institutionnelle et son allure corporelle, exaltait sa légitimité tout en exprimant sa personnalité. Nous continuons à en croiser mille fois les ramifications contemporaines, sans guère y prêter attention.
Arrêtons-nous donc sur les portraits officiels des sept présidents de la Ve République. Réalité révélée par la photo, mais idéalisée par la mise en scène. Images posées et figées, confrontées à une infinité de prises de vue «réelles», saisies au fil de l'actualité qui bouge et du temps qui passe.
Charles de Gaulle et Georges Pompidou n'ont guère modifié le modèle établi depuis Louis-Napoléon Bonaparte : une image hiératique où la fonction semble l'emporter sur la personne. Le chef de l'État est debout, en habit noir de cérémonie, portant rubans et médailles, une main appuyée sur une table. La bibliothèque de l'Élysée fournit à ces deux hommes de culture son décor d'ouvrages richement reliés. Dira-t-on que ces deux portraits ne nous disent rien de spécifique sur chacun d'eux face au pouvoir ?
Jean-Marie Marcel, auteur du portrait de De Gaulle, montre pour la première fois le chef de l'État en couleurs : sous l'académisme pointe l'innovation. On ne retrouve pas le sourire qu'arborait le bon René Coty : le regard altier, qui part sur sa gauche, a quelque chose de «sûr de lui-même et dominateur». Le président arbore le collier de l'ordre de la Libération, qu'il a créé, ce qui le distingue à jamais. Boutons métalliques et épaulettes dorées rappellent qu'il est d'abord un militaire.
Avec François Pages, photographe à Paris Match, Georges Pompidou s'est coulé dans le même moule, mais avec de subtiles nuances. Sous la toison des sourcils, le regard paraît plus avenant. La main droite, ouverte, ne touche la table que du bout des doigts, alors que c'est un poing fermé que le Général - de plus haute stature et de plus grande détermination - appuyait sur des livres. Plus de dorures : on a affaire à un civil, d'ailleurs vaguement emprunté - le natif de Montboudif (Cantal), qui veille à ressembler à «Monsieur Tout-le-monde», paraît déguisé dans sa tenue d'apparat.
Valéry Giscard d'Estaing subvertit tous les codes du vénérable portrait officiel. L'image était verticale, la voici horizontale : en un mot, télévisuelle. Le plan choisi est «plein cadre», à partir des épaules. Le président n'est plus centré, mais décalé sur la gauche. L'habit constellé est remplacé par un costume sombre agrémenté d'une discrète rosette. L'image combine deux éléments d'égale valeur emblématique : le président et le drapeau tricolore qui, en diagonale, semble flotter. L'élu paraît avancer le sourire aux lèvres. Le portrait est confié - on le fait largement savoir - à un photographe de notoriété mondiale, Jacques-Henri Lartigue, 80 ans, qui sait comme personne saisir les battements de la vie. Voici le septennat inscrit sous les signes de la modernité et de la jeunesse.