Terre-eau-territoire : histoires d'un siècle : six courtes pièces

Terre-eau-territoire : histoires d'un siècle : six courtes pièces

Quatrième de couverture

Island- Entre le vieil homme et la jeune femme, une ligne blanche, une frontière... Pourtant Monsieur Blanc se laisse amadouer et un modus vivendi semble s'installer. Jusqu'à l'arrivée d'Aziz.

L'inondation - Suite à l'automatisation des écluses et la perte de son emploi, Jan perd pied et commet un acte qui, cent ans plus tôt et dans d'autres circonstances, avait valu à un de ses collègues citations et honneurs.

Sources Secours - Motke et Ruchel, cachés durant la Seconde Guerre Mondiale, n'ont pas oublié la faim, la soif et cette source miraculeuse. Ils reviennent sur les traces de leur enfance. Qui sera là pour les accueillir ?

Eau de vies - Trois générations : l'aïeul, empêtré dans les tranchées de Verdun ; sa fille, sixième lignée de cultivateurs de plantes à parfum ; et son arrière-petit-fils, globe-trotter. Avec une même passion, leur terre.

La rage - Mai, 19 ans, marin et déserteur, croise la route d'Anna, 16 ans, mariée et déjà veuve aux premières tranchées. Une histoire d'adolescences à fleur de peau, de bords de falaise, d'appels du large.

Héritages-Une marche pacifiste, des lettres retrouvées dans une vieille boîte, les horreurs des tranchées... Trois destins, trois générations qui s'entremêlent. Petite et grande Histoires tendent à se répéter.

Extrait de Terre-eau-territoire : histoires d'un siècle : six courtes pièces

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Sur le plateau, un décor scindé en deux. A cour, un ensemble d'éléments où un homme âgé fait la cuisine. Il fait mijoter quelque chose dans une casserole. A jardin rien, hormis une jeune femme sous une couverture.

Lui : On ne savait pas. Personne ne savait. Personne n'a voulu voir. Il y avait des arrestations la nuit et puis les maisons se vidaient étage par étage comme une mémoire atteinte d'Alzheimer. Possible qu'ils aient fait ça au grand jour avec leurs chiens qui aboyaient. Parce que ça fait du boucan, un chien qui aboie, ça s'entend encore plus la nuit. Le jour on fait moins attention mais en même temps la nuit on peut dire qu'on n'a rien entendu parce qu'on dormait, ça nous libère. Alors ça a dû se passer la nuit, oui, maintenant qu'on en parle. A bien y réfléchir. Ça s'est passé la nuit. Ils sont entrés sans frapper, sans prévenir, s'ils avaient frappé, personne n'aurait ouvert. Personne.

Depuis, tout le monde s'est libéré. Maintenant on fait semblant de s'en remettre.

Tout comme ce type assis dans un bulldozer, en première ligne il était, des journées entières à ensevelir. Cacher l'horreur en espérant que personne n'aille fouiller par là, un journaliste, un descendant, un historien, un nostalgique (y en a toujours, des nostalgiques). Laisser l'Histoire six pieds sous terre, histoire de dire qu'elle ne se répétera pas. Espérons. Seulement y a un hic. Les assassins finissent toujours par arriver. Dans une maternité.

C'est pour ça qu'on a construit l'inverse. Une grande famille. Une union, un mariage impossible sur le papier et pourtant on l'a fait. On l'a fait pour tourner la page. Fallait s'aimer un peu plus qu'avant, coûte que coûte, le coeur n'y est pas toujours mais on fait plein de choses pareilles aujourd'hui, à commencer quand on paye, on paye pareil des choses qu'on vend partout. On a tourné la page. Seulement y a un hic. L'Histoire, on ne la manipule pas comme du papier, on ne la range pas comme un livre sur une étagère. Alors faut garder un oeil dans le rétro, éviter la marche arrière, c'est normal. On surveille. En haut, en bas, à l'est, à l'ouest, personne n'a oublié. On ne savait pas parce que ça se passait la nuit et on dormait, mais maintenant on ne dort plus, on sait, on a fini par ouvrir les yeux. On sait jusqu'où on est capable d'aller. Vous avez faim ?
(Elle émerge sans répondre)
J'en ai assez pour deux si ça vous tente.

Elle : J'ai été réveillée par l'odeur.

Lui : L'appel du ventre.

Elle : Du nez. Ça schlingue.

Lui : Cuisine locale. Vous pourriez au moins respecter la tradition.

Elle : N'essayez pas de me dire que nous avons le moindre petit truc en commun. Je n'y croirai pas.

Lui : Vous êtes mal réveillée.

Elle : Je sens que je vais devoir faire face à des trucs pas bien marrants. Basiques. Matériels. Pourquoi vous avez déjà tout ?

Lui : Je n'ai pas tout, mademoiselle, loin de là. Et le peu que j'ai n'a pas été simple à obtenir, je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche mais je n'ai jamais manqué d'idées. Cette écumoire par exemple. Fabrication maison. Quand j'étais mioche, on m'a offert un casque de pompier pour Noël. J'ai fait des trous à l'intérieur et soixante ans plus tard je peux égoutter mes pâtes avec.

Elle : Et moi je fais comment pour égoutter les miennes ?

Lui : Attendez Noël. (Un temps) te vais vous aider, ça va de soi.

Elle : Et ça c'est quoi ? Non... A côté.

Lui : Un truc pour découvrir le monde.

Elle : C'est le seul objet qui ressemble à une fenêtre ici. L'espoir, c'est vital.

Lui : J'ai aussi cherché des fenêtres à votre âge. Maintenant... Alors c'est définitif ?