Etats provisoires du poème. Volume 14, Le Graal contemporain

Etats provisoires du poème. Volume 14, Le Graal contemporain

Quatrième de couverture

Le poète écrit toujours peu ou prou avec l'encre de la mémoire et on n'a pas attendu les théories modernes de l'intertextualité pour voir dans la littérature cette conversation où les arguments et les songes se reprennent, se répondent, se prolongent d'âge en âge. A l'occasion de la traversée du Graal théâtre que les comédiens du Théâtre National Populaire et du Théâtre National de Strasbourg ont effectuée sur les pas de Florence Delay et Jacques Roubaud, les États provisoires du poème se font une chambre d'échos où s'entendront les résonances de la poésie médiévale dans l'écriture contemporaine. Aujourd'hui comme hier, les poètes, en quête de leur Graal énigmatique, offrent de troublants enchantements.

JEAN-PIERRE SIMÉON

Extrait de Etats provisoires du poème. Volume 14, Le Graal contemporain

Ce sera vraiment par le petit bout de la lorgnette...
Relire en effet Le Roman de Tristan de Thomas d'Angleterre dans la version en ancien français que publie au tout début du XXe siècle Joseph Bédier, ce n'était pas tout à fait s'en tenir à la consigne, s'il est vrai que la légende de Tristan et d'Iseut n'appartient pas primitivement au cycle du Graal. Même s'il est vrai aussi que, nous dit-on, dans son Lanzelet, Ulrich von Zatzikhoven fait de Tristan l'un des chevaliers du Roi Arthur; et si l'on sait que Chrétien de Troyes s'était emparé de la légende dans un roman qu'on a perdu.
Mais, oui, par «le petit bout de la lorgnette», en ceci que ce n'est pas l'amour-passion que j'évoquerai en premier, ni les variations courtoises qu'on a cru déceler dans le texte de Thomas, ni la puissance fatidique des philtres, le jeu des hasards, les traîtrises, l'extrême violence des combats, la cruauté des épreuves, ni l'excellence des héros - mais leur fragilité aussi, leurs angoisses, bref leur humanité à tous deux - ni même comment leur histoire exemplaire a nourri notre imaginaire au même titre que les grandes leçons d'Homère.
Non. Je voudrais partir d'une réalité en apparence secondaire de ce poème, et dont ma lecture, depuis toujours, a grossi le trait; comme il arrive souvent dans le libre jeu des connotations, quelque chose comme une naïve contresignature.
Et cela vient de ce que Le Roman de Tristan peut être vu aussi comme un grand récit maritime. Un poème de la mer.
Qu'est-ce à dire ?
Si quelque puissance au monde est à même d'apprendre à quiconque ce qu'il en est de la nécessité, c'est elle, la mer, et comment faire avec elle, non par ruse mais par adresse, non par la force, inutile et dérisoire, mais par cette finesse spécifique qu'on nomme le sens marin, et qui suppose une reconnaissance à la fois soumise et éblouie de la nécessité; comme toujours, il s'agit d'accepter la raison de ce qui est plus grand que soi; d'apprendre à se conformer à ses lois. Lisez entre autres Le Nègre du Narcisse pour comprendre ce qu'il en est de ce que Thomas d'Angleterre nomme si bellement dans son poème «le travail de mer», formule qu'on pourrait rendre par «l'épreuve de la mer» ; c'est à Tristan mourant, et qui demande en pleurs à Kaherdin d'aller chercher Iseut en Cornouailles, que Thomas attribue cette expression, au moment où le héros confie à Kaherdin son propre navire pour ramener de là-bas celle qui pourrait encore le sauver ; et il se lamente de ne pouvoir «aller à elle» : Mais il ne peut à li aler / ni suffrir le travail de mer...
Tristan et Kaherdin navigateurs. A la merci des flots. Voilà donc mon angle d'attaque.
Au reste, l'une des images fortes de la gloire de Tristan, telle du moins que Bédier la transcrit à partir des fragments d'Eilhart d'Oberg, est associée à la mer : c'est celle du retour triomphal du héros que la foule massée sur la grève acclame, après que, sur l'île Saint-Samson, il a tué en combat singulier Morholt, l'ennemi irlandais : «Comme la barque grandissait, soudain, au sommet d'une vague, elle montra un chevalier qui se dressait à la proue; chacun de ses poings tendait une épée brandie : c'était Tristan.»