Blanchot

Blanchot

Quatrième de couverture

Maurice Blanchot (1907-2003) est l'un des écrivains et des penseurs majeurs du XXe siècle, mais il reste peu connu du grand public du fait de sa radicale discrétion, par son refus de toute interview, toute photo ; sa vie ressemble - du moins en apparence - à une incarnation possible de l'effacement. Donner une certaine visibilité à ce retrait, en comprendre la nécessité : tel peut être le premier objectif de ce Cahier.
Admiré par Levinas, Derrida, Nancy, et tous les grands philosophes français, il fut l'ami de Georges Bataille, René Char, d'Henri Michaux, de Louis-René des Forêts, Marguerite Duras et beaucoup d'autres. Il est célébré aux États-Unis où des universités consacrent des enseignements à son oeuvre. En France ses livres réputés difficiles, énigmatiques ont été longtemps réservés, à un petit cercle de lecteurs ; aujourd'hui ce cercle s'agrandit : des thèses, des colloques et plusieurs collections lui sont consacrés. Blanchot est traduit en anglais, espagnol, italien, allemand, japonais et commence à être traduit en polonais, en néerlandais, en bulgare, en hébreu, et bientôt la totalité de l'oeuvre sera accessible en chinois.
Aborder la fabrication de l'oeuvre, sa genèse, en publiant pour la première fois certaines archives (notes de lectures, traductions personnelles, correspondances, épreuves, extraits des carnets, extraits de versions inédites de certains récits // Souligner l'importance de plusieurs aspects biographiques : les différents choix politiques, les affinités électives avec plusieurs de ses contemporains. Mettre en exergue les relations privilégiés avec certains auteurs comme Des Forêts, Bataille, Mallarmé, Camus, et Jabès dont nous publierons la totalité de la correspondance avec Maurice Blanchot // Offrir aux lecteurs des entrées possibles pour lire certaines oeuvres fictives (L'Idylle, Thomas l'Obscur, L'arrêt de mort, Celui qui ne m'accompagnait, Le dernier homme, L'attente l'oubli) et critiques (l'espace littéraire, la pensée poétique, l'activité critique, la lecture) // Proposer des réflexions qui permettent de questionner le rapport de Blanchot à la philosophie (le langage, le neutre, le désastre, l'éthique...) // Donner voix à des écrivains, des critiques pour dire la place et l'influence de Blanchot sur leur oeuvre.

Le Cahier présentera ainsi des documents exceptionnels, totalement inédits, à commencer par des photos de Blanchot. Il ne sera pas une étude universitaire de plus. Il est destiné à un large public qui connaît peu ou mal Blanchot et qui chercherait des repères, des incitations pour aller plus avant dans la lecture de l'ensemble de son oeuvre. S'il importe de lire l'oeuvre de Blanchot, c'est qu'elle nous appelle non seulement à questionner le temps présent, mais à entrer dans une représentation inédite et paradoxale de l'espace littéraire. Cette écriture, qui désarçonne son lecteur, tente de repousser les limites du langage et de la pensée, en nous invitant par des moyens qui lui sont propres à accueillir ce qui sans fin se dérobe.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Jean-Louis Jeannelle - Le Monde du 18 décembre 2014

Extrait de Blanchot

Extrait de l'introduction de Éric Hoppenot et Dominique Rabaté

Onze ans après la mort de Maurice Blanchot en 2003, le moment est sans doute venu de reprendre collectivement la mesure d'une oeuvre immense dont l'influence est indiscutable. Ce Cahier ne se veut ni un bilan ni un hommage, mais un parcours de toutes les complexités qui aimantent une écriture et une pensée dont il importe de saisir les mouvements, les inflexions, les avancées ou les silences. Le moment est venu parce que l'oeuvre s'est complétée ces dernières années de nouvelles publications, notamment des chroniques littéraires ou des textes politiques, mais aussi de nouvelles études et lectures. Nous prenons sans doute du recul sur les passions du XXe siècle dont nous devons être les héritiers attentifs mais critiques, passions que Maurice Blanchot aura lui aussi subies et méditées, passant de l'engagement journalistique au retrait de l'écriture. Cette «passion politique» pour reprendre la belle expression de Jean-Luc Nancy est l'un des secrets, l'un des points aveugles d'un itinéraire qu'il faut donc interroger avec sincérité et sans simplification, itinéraire singulier et représentatif en même temps. On pourrait dire aussi que, contre l'idée trop souvent répandue d'une écriture désincarnée ou trop abstraite, trop cérébrale, il s'agit pour nous de rendre à la lecture de Blanchot sa part nécessaire de passion.
Onze ans après sa mort et trente ans après une première tentative inaboutie, en 1984, de Cahier de l'Herne consacré à Blanchot dont Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe avaient pris l'initiative, le moment semble donc propice à un regard moins polémique ou révérencieux, moins partisan en tout cas comme le note aussi Michel Surya en introduction du numéro de Lignes. Il est temps de lire Blanchot comme les autres grands auteurs du xxe siècle, avec rigueur philologique, avec patience mais sans complaisance ni dévotion. Lire Blanchot comme les autres écrivains, c'est peut-être aussi en finir avec l'interdit de représentation de l'homme qui a pesé par la volonté même de 1 écrivain. On sait combien Blanchot s'est retranché et effacé du monde des Lettres et de la visibilité médiatique. Il ne s'agit donc pas de faire fi de tout ce que Blanchot a pensé de cet anonymat essentiel que porte l'écriture. Mais Blanchot est aussi celui qui a théorisé avec acuité, notamment dans un beau texte consacré au Livre de poche, l'opposition de l'oeuvre - ou plus exactement de la part qui revient en elle au désoeuvrement - et de la culture. Il y décrit superbement le mouvement inéluctable par lequel toute oeuvre importante, fût-elle la plus scandaleuse, devient monument, propriété des lecteurs, partie d'un Tout unifié - «la culture» - que conteste pourtant, dans une sorte de double jeu infini, l'écriture comme inquiétude et remise en question de toute possibilité d'unité.
Lisant Blanchot, interrogeant cette oeuvre, nous sommes donc pris contradictoirement dans cette sorte de double lien : d'un côté nous voulons asseoir la cohérence de l'oeuvre, nous voulons son achèvement et sa transformation en monument sans limites. Pour cela, nous ouvrons les archives, nous souhaitons publier tout ce qui peut nourrir l'oeuvre par ses marges et ses à-côtés, en relançant la curiosité biographique ou le désir d'explication. De l'autre, nous avons appris de Blanchot même tout ce qui défait ce rêve occidental d'unité et de complétude. Nous désirons aussi -garder à son écriture et à sa pensée sa force de déplacement, son étrangeté irréductible, ce par quoi elle oppose a toute simplification le mouvement de son errance, la force de son exil. Ce par quoi elle s'arrache aussi bien à tout projet de culture.
Rendre Blanchot visible tout en sauvegardant sa part d'invisibilité : telle pourrait être la formule de ce Cahier. Et si nous publions ici quelques photographies de Maurice Blanchot, ce n'est pas par fétichisme ou par volonté de faire un scoop (comme on pourrait dire dans l'univers des médias). C'est pour rendre à l'écrivain sa part d'incarnation, sa nécessaire historicité - car c'est bien cette historicité singulière et exemplaire qu'il nous faut penser pour être capable de situer l'oeuvre et ainsi en préserver la part active d'incitation à écrire après elle, à écrire avec elle ou contre elle.