Ce bel et vivace aujourd'hui

Ce bel et vivace aujourd'hui

Quatrième de couverture

Qu'aurait pensé La Bruyère du téléphone portable ? Comment Rimbaud, Nerval ou Baudelaire auraient décrit les raffineries qui jalonnent nos autoroutes ? Familier de la Grèce et de l'Orient, Jacques Lacarrière a poursuivi son itinérance dans notre Occident contemporain, en portant un regard singulier sur les innovations qui ont envahi notre quotidien.
Avec finesse et humour, il révèle la beauté cachée des lieux ou des objets a priori les moins poétiques - supermarchés, aéroports, smartphones, etc. -, pour peu que l'on change son regard. Ainsi en est-il de ces grues gigantesques emmanchées d'un long cou, qui n'ont rien à envier aux animaux des fables de notre enfance.
Douze textes inédits, formant la seconde partie, et une préface de l'ethnologue Pascal Dibie, prolongent cet inventaire poétique. «L'infini est en nous», conclut Jacques Lacarrière : avec l'aide des mythes et symboles qui peuplent notre imaginaire, nous pouvons aborder allègrement les apparentes incongruités de la modernité.

Jacques Lacarrière (1925-2005), écrivain, poète, essayiste et helléniste de renommée mondiale, est l'auteur, entre autres, de L'Été grec, Les Hommes ivres de Dieu, La Poussière du monde et Chemin faisant. Il a reçu le Grand Prix de littérature de l'Académie française pour l'ensemble de son oeuvre.

Collection Chemins d'étoiles dirigée par Sylvain Tesson et Gaële de La Brosse

Extrait de Ce bel et vivace aujourd'hui

La vie portable

Pourquoi, en cette heure matinale, sur cette place où des silhouettes hâtives (pour ne pas dire hagardes) s'engouffrent en foule dans le métro, cet homme s'agite-t-il l'air éperdu, l'oeil égaré, indifférent aux passants qui pourtant le pressent et le bousculent, un bras zébrant l'espace en un geste rageur, l'autre crispé contre l'oreille droite tandis qu'il murmure, hébété : «Non, ce n'est pas possible» ?
Pourquoi ce jeune homme tout endimanché, rasé de frais et cravaté de soie, qui marchait l'air sérieux et grave dans la rue, s'arrête-t-il soudain pour s'esclaffer à haute voix sans même remarquer les regards étonnés qui le croisent et le dévisagent, et pourquoi s'assied-il sur un banc, hilare, en s'exclamant : «Elle est bien bonne !», une main rivée à son oreille gauche ?
Pourquoi, en ce beau soir d'automne, au milieu des couples sereins déambulant sur l'avenue, cette jeune fille pleure-t-elle silencieusement, adossée contre un porche, les yeux fixes et les traits figés, indifférente aux bruits, à la foule et au crépuscule, sourde aux rumeurs du monde, aveugle à ses douceurs, une main collée à son oreille droite ?
Pourquoi, dans le TGV, cet homme qui me fait face, jusqu'à présent discret, voire effacé, se prend-il soudain à marmonner, à bafouiller, à s'embrouiller dans ses paroles sans plus s'apercevoir de ma présence, la main gauche agitée de soubresauts comiques, la droite appliquée contre son oreille droite ?
Qu'ont-ils tous avec leurs oreilles et pourquoi les pressent-ils ainsi en public, dans les rues, sur les places, dans les cafés, les restaurants, les gares, dans les voitures et dans les trains, sur les parkings, les stades, les piscines, dans les magasins et qui sait ? peut-être même dans les églises, les synagogues, les mosquées ? Oui, pourquoi certain(e)s se mettent-ils (elles) soudain à soliloquer au coeur des foules les plus denses comme dans les jardins publics les plus calmes ? Parce qu'ils (elles) ont détecté, venus des profondeurs de leur poche, ou des abîmes de leur sac, le fin grésillement, la grêle stridulation signalant l'appel de l'Autre ou de l'Ailleurs.
Quand un seul fil vous relie au reste des vivants, ce même fil leur permet de vous joindre à leur tour à l'endroit précis où il aboutit. Quand ce fil disparaît, plus rien ne vous relie au reste des vivants que des ondes invisibles, toujours imprévisibles. Si donc, en vous promenant dans la rue, vous surprenez une jeune fille pleurant silencieusement sous un porche, un homme seul se mettant à rire bruyamment sur un banc, un autre errant, hagard, sur un trottoir, et si tous et si toutes ont une de leurs mains collée à une oreille, alors ne vous inquiétez pas, ne vous alarmez pas, n'appelez pas d'urgence un médecin secourable : vous avez simplement croisé les membres d'une confrérie nouvelle, les adeptes d'un nouveau club, les pratiquants d'un nouveau culte - dirais-je les fervents d'un nouveau cénacle ? -, la confrérie, le club, le culte des Portables.
(...)