Choron et moi

Choron et moi

Quatrième de couverture

«Y m'fout des coups, y m'prend mes sous...» Comme dans les chansons des années 1930, voici un livre de plaies et de bosses, et néanmoins d'amour.
Choron n'était pas un modèle de vertu. Il se plaisait à dire : «Je suis un barbare.» Et cet ouvrage le montre sous un jour insoupçonné. Mais, sans Sylvia, le Prof n'aurait pas fait long feu après le suicide d'Odile. Elle fut une vraie planche de salut.

Jackie Berroyer

Dix ans après la mort de Georges Bernier (1929-2005), dit le Prof, Sylvia Lebègue dévoile leur relation chaotique en une série d'instantanés : leur rencontre, la vie à Hara-Kiri, les coups, l'isolement de Choron face à ses créanciers, la faillite du journal, les premiers pas de Sylvia dans la prostitution, le déménagement à la cloche de bois...

Extrait de Choron et moi

Les machines à écrire se sont tues. Les deux vieilles secrétaires qui nous surveillaient ont posé leurs grosses lunettes en écaille sur le bureau. Des préretraitées ayant vécu une triste existence et qui voyaient venir à grands pas le jour où elles ne seraient plus bonnes à rien. Pourtant, dans leur espèce de guérite poussiéreuse, elles tentaient encore de faire illusion... Quant à moi, mon travail consistait à faire de la comptabilité, organiser les plannings, relever sur des fiches le personnel qui pointait avec du retard. J'avais une tâche ingrate, mais je m'arrangeais toujours pour que personne ne soit pénalisé. J'avais donc une certaine cote et j'étais même appréciée. Après tout, ce n'était qu'une mission de quelques mois.
La sonnerie stridente annonçait la fin de la journée. J'ai rangé mes maigres affaires dans le tiroir de mon bureau, enfilé ma veste, mêlée à la cohue des femmes pour enfin retrouver l'air libre. Je ne voulais pas rentrer immédiatement dans mon dix-huit mètres carrés cafardeux. Nous étions en juin et j'avais envie de profiter de la douceur du soleil à la terrasse d'un café. Et puis personne ne m'attendait. Qu'aurais-je fait chez moi, sinon me vautrer sur le canapé, à regarder les infos puis une émission débile à la télévision ? J'étais libre, seule et sans compte à rendre. Je décidai de me laisser porter par les événements. Ce soir-là je me suis souvenue d'un restaurant qui avait attiré mon attention : La BD 36 (BD pour bande dessinée et 36 parce que c'était le numéro de la rue Grégoire-de-Tour) à Saint-Germain-des-Prés. Les inconditionnels, dont je ne faisais pas partie à l'époque, venaient y manger la gelée de queue de boeuf en vinaigrette ou le panaché de poissons à la lie-de-vin. Soyons fous ! Je me laissai tenter par le rôti d'agneau à la fleur de thym et ses pommes de terres ratte. Une cuisine fine, que de nombreux connaisseurs venaient apprécier. Ainsi, Edgar Schneider, Paul de Montignac, etc., y avaient fait leur entrée. Ce restaurant a permis à Sylvia Bourdon, propriétaire des lieux, de recevoir la «lettre confidentielle gastronomique et touristique» de cet endroit au charme feutré et bourgeois, exactement ce que je cherchais. Elle comptait parmi sa fidèle clientèle Jean Castel et Guy d'Arcangues, poète et arbitre des élégances. Bref, La BD 36 était l'endroit où il fallait se montrer. Même le midi, les éditeurs et écrivains s'y bousculaient.
Les dessins de la bande à Hara-Kiri tapissaient les murs et pimentaient ce décor. J'étais séduite par tant d'audace.
Je ne connaissais pas Sylvia Bourdon mais le serveur que j'avais rencontré dans un bar peu de temps auparavant me fit la pub pour ce restaurant. J'avais gardé le numéro et retenu une table. Très heureux de me revoir, il m'a embrassée comme du bon pain.
Je voulais être tranquille, aussi je lui demandai si je pouvais me réfugier au premier étage afin de poursuivre la lecture d'un roman. Aimable et attentionné, il vint me servir une coupe de Champagne. Nous échangeâmes quelques banalités d'usage sur le quotidien et la vie en général, puis il me laissa à mon bouquin. Quelques minutes plus tard, il revint. J'ai cru qu'il venait prendre la commande, mais non, il n'avait pas son carnet dans les mains. Il se planta devant moi, toussota, se gratta le nez puis sa barbe de trois jours. Étonnée, je l'interrogeai sur son attitude. Enfin, il se lança :
- Tu connais le professeur Choron ?
Je posai mon livre sur la table et haussai les épaules.
- Oui, bien sûr, de nom, et alors ?