La clarinette

La clarinette

Quatrième de couverture

Vassilis s'aperçoit un jour qu'il a oublié le mot «clarinette». Il voit des clarinettes partout, mais le mot ne revient pas, ni en français, sa langue d'adoption, ni en grec, sa langue natale. Pourquoi perd-on la mémoire ?
À Paris, son éditeur, qui est aussi son plus ancien et plus cher ami, a un cancer. Il le veille. La maladie progresse. Les souvenirs affluent, émouvants et cocasses.
À Athènes aussi la crise mine la société. Le racisme se répand dans la ville autrefois si accueillante pour les métèques. Voici pourtant une jeune fille nommée Orthodoxie qui anime l'équipe de football des SDF, et Lilie, qui, à cent un ans, tricote des pull-overs pour les enfants défavorisés.
Au Parthénon, les Anciens ont élevé un autel à l'oubli. On écrit toujours sur des absences, n'est-ce pas ? L'oeil vif, la plume rapide, Vassilis Alexakis a quelque chose du funambule sur son fil.

Né à Athènes, installé à Paris à l'époque de la dictature des colonels grecs, Vassilis Alexakis écrit tantôt en français, tantôt en grec et se traduit dans les deux langues. Il a reçu en 2012 le prix de la langue française pour l'ensemble de son oeuvre, déjà couronnée par le prix Médicis {La langue maternelle, 1995) et le Grand prix du roman de l'Académie française (Ap. J.-C, 2007).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Frédérique Roussel - Libération du 23 avril 2015
Bernard Pivot - Le Journal du Dimanche du 29 mars 2015
Alain Salles - Le Monde du 19 mars 2015
Jérôme Garcin - L'Obs du 12 février 2015
Alain Nicolas - L'Humanité du 26 février 2015
Nathalie Crom - Télérama du 18 février 2015

Extrait de La clarinette

J'ai commencé à écrire ce texte en grec. Mon dernier livre, comme tu le sais, je l'ai d'abord écrit en français. J'ai eu du plaisir à le rédiger, à parcourir de long en large le beau jardin du Luxembourg, j'ai néanmoins songé que c'était peut-être le dernier ouvrage que je composais dans cette langue, que j'étais en train de prendre congé de la France. Cela fait un moment, tu le sais aussi, que Paris ne m'inspire plus aucun enthousiasme. Il faut croire que tous les lieux finissent par lasser.
Jadis je voyais des personnages de roman partout. Je guettais le moindre bruit insolite, je me demandais, comme dans les romans justement, d'où il venait, ce qu'il signifiait. Les jambes des vendeuses me ravissaient, je soulevais toutes les jupes. Je prenais avec plaisir le métro, j'examinais les voyageurs, je cherchais à décrypter leur mystère. Hélas, ce n'est plus le cas aujourd'hui : la présence des autres m'insupporte plutôt, je trouve qu'ils prennent trop de place, je souhaite qu'ils descendent tous à la prochaine. Même les musiciens qui surgissent parfois dans le compartiment m'indisposent. Je constate d'ailleurs que, les touristes mis à part, personne ne les accueille avec bienveillance. Les usagers ordinaires les considèrent du même air maussade qu'ils se dévisagent entre eux. Ma mauvaise humeur est largement partagée en fait. Je suis peut-être devenu un vrai Parisien.
Seuls les chômeurs qui font la manche suscitent encore ma sympathie. Ils tiennent leur petit discours le dos appuyé sur la portière, le regard tourné vers le plafond du wagon, un peu comme on prie dans les églises. Leurs baskets sont en piteux état, elles prennent sûrement l'eau les jours de pluie. Je leur donne d'autant plus volontiers une pièce que cela me permet de me démarquer de mes voisins. «Vous êtes des monstres», murmuré-je en fouillant dans mon porte-monnaie.
Nombre de ces malheureux, la moitié peut-être, sont des étrangers. Ils prononcent les mots avec beaucoup d'application, comme si la moindre faute pouvait motiver leur reconduite à la frontière. Récemment, sur la ligne Boulogne-Austerlitz, j'ai croisé un jeune homme qui, lui, ne parlait pas un mot de français. Il s'est adressé aux voyageurs dans une langue totalement incompréhensible, d'un air parfaitement tranquille : il ne se doutait apparemment pas que personne ne le comprenait. «Même s'il avait parlé en français, personne ne l'aurait compris», ai-je pensé. J'ai eu l'idée que mon épopée parisienne pourrait s'achever par l'apparition d'un jeune homme à l'identité incertaine usant de mots inconnus devant un public médusé. «Médusé» est un mot grec, bien sûr, comme «épopée» d'ailleurs. Aurais-je tendance à emprunter davantage au vocabulaire grec que ne le font en général mes confrères parisiens ? Les mots grecs me remettent en mémoire que le français n'est pas ma langue maternelle, ils me rappellent à l'ordre en quelque sorte.