Irak, la revanche de l'histoire : de l'occupation étrangère à l'Etat islamique

Irak, la revanche de l'histoire : de l'occupation étrangère à l'Etat islamique

Quatrième de couverture

L'État islamique, ou Da'ech, apparaît aujourd'hui, dans les médias et les représentations politiques, comme l'adversaire absolu de l'Occident, celui qui multiplie attentats et actes de barbarie, qui met le Moyen-Orient à feu et à sang et qu'il faut combattre à tout prix.
À l'origine de cet état de guerre perpétuelle et de ce chaos dans lequel ont sombré les populations civiles, il y a, bien entendu, l'intervention américaine du printemps 2003, qui fit des sunnites, accusés d'avoir soutenu le régime de Saddam Hussein, des parias dans le jeu politique irakien, et qui a laissé derrière elle un champ de ruines.
Mais il y a aussi, et c'est tout l'intérêt de cet ouvrage que de le démontrer, le partage du Moyen-Orient par les puissances coloniales britannique et française à la suite de la Première Guerre mondiale et du démembrement de l'Empire ottoman : c'est alors que furent créées ex nihilo des frontières qui convenaient aux autorités mandataires mais ne recouvraient aucune réalité historique.
Une fois ce constat dressé, et les responsabilités de chacun établies, on comprend mieux les enjeux de l'effroyable désastre qui a frappé la région, et dont aucune analyse, privée de cette perspective de fond, ne permettrait de rendre compte.

Myriam Benraad est docteur en science politique de l'Institut d'études politiques de Paris, spécialiste de l'Irak et du monde arabe. Elle est chercheuse associée au Centre d'études et de recherches internationales (CERI-Sciences Po) et à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM-CNRS).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Gaïdz Minassian - Le Monde du 19 février 2015

Extrait de Irak, la revanche de l'histoire : de l'occupation étrangère à l'Etat islamique

Extrait de l'introduction

Mossoul, 10 juin 2014. À l'aube, la nouvelle tombe, fracassante. Un commando d'hommes en armes (membres de l'État islamique en Irak et au Levant, émanation de l'organisation d'Al-Qaïda rebaptisée État islamique à la fin du même mois) a pris d'assaut la deuxième plus grande ville d'Irak, peuplée de deux millions d'habitants. L'offensive a été précédée de plusieurs jours d'intenses combats entre l'armée irakienne et les assaillants, et il n'aura fallu que quelques heures à ces derniers, dotés de lance-grenades et de mitrailleuses, pour parachever leur projet et s'emparer des locaux du conseil provincial. Dès lors, les événements s'enchaînent : les jihadistes, connus pour leurs redoutables méthodes et leurs exactions, se lancent à la conquête de l'aéroport de la ville et de la base militaire, tandis que les forces régulières cèdent et désertent devant l'extrême violence de l'assaut. Le gouverneur de Ninive réussit in extremis à prendre la fuite, après avoir exhorté ses concitoyens à constituer des groupes d'autodéfense pour résister aux moujahidin. Da'ech (surnom de l'organisation terroriste dans le dialecte irakien, tiré de l'acronyme arabe Dawla al-islamiyya fi al-Iraq wa al-Cham) a fait libérer des milliers de détenus des prisons dans la foulée de cette attaque, lesquels rejoignent bientôt ses rangs.
La stupeur est immense à travers le monde. Jamais, en effet, l'Irak n'a été témoin d'un blitzkrieg de cette ampleur, permis par la puissance tactique de l'État islamique, dont le leadership s'est confronté à l'armée américaine, la première du monde, pendant près d'une décennie. Le groupe jouit également de complicités parmi la population civile et dans les milieux baasistes clandestins qui, depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, ont fait de l'insurrection leur étendard. Aux côtés du drapeau noir et blanc des jihadistes, qui flotte partout à Mossoul, trônent ainsi les portraits de l'ancien tyran.
Mais les jihadistes ne s'arrêtent pas là : ils sont bien décidés à conquérir tout le pays, dont sa capitale Bagdad, siège historique du califat qu'ils restaurent unilatéralement le 29 juin, sous la tutelle de leur mystérieux et néanmoins charismatique dirigeant Abou Bakr al-Baghdadi. L'État islamique poursuit son irrésistible progression à travers la prise de dépôts d'armes abandonnés et de pans entiers des trois provinces irakiennes de Ninive, Kirkouk et Salahaddin. La situation humanitaire est, elle, désastreuse. Horrifiés, des centaines de milliers d'habitants de toutes les communautés ethno-religieuses fuient la région pour échapper aux violences de l'État islamique qui perpètre des crimes de masse sous couvert d'obéissance à l'islam. Beaucoup prennent la route du Kurdistan autonome, à l'est, qui apparaît comme un îlot de paix au milieu du chaos. Ces flux de déplacés et réfugiés ne sont pas récents, mais monnaie courante depuis le renversement du régime baasiste, générés tant par les opérations militaires que par l'insurrection et le climat de guerre civile. Cet effroyable exode vers l'inconnu est déchirant pour les minorités, chrétiennes et yézidie, qui peuplent les plaines du nord de l'Irak depuis des millénaires, et dont les lieux de culte et les croyants sont systématiquement pris pour cibles. La percée des jihadistes s'accentue, l'État islamique étant déterminé non seulement à soumettre le Levant et la Mésopotamie, mais aussi à conquérir l'ensemble du monde musulman.