Une goutte d'eau et l'océan : journal d'une quête de sens : 1977-2014

Une goutte d'eau et l'océan : journal d'une quête de sens : 1977-2014

Thierry de Montbrial, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres sont un trésor ouvert intellectuel, spirituel, mais aussi charnel, qui accompagne et nourrit mon existence.

Quatrième de couverture

«La vocation de l'homme, à mes yeux, est de se tourner vers le beau, le bon et le vrai : le beau, auquel la nature et certains dévoilements humains donnent accès ; le bon, qui trouve sa forme accomplie dans l'amour; le vrai, que chacun doit s'efforcer d'identifier pour ce qui le concerne.
La quête de sens, donc la volonté de tendre vers l'harmonie ou l'unité dans le triangle du beau, du bon et du vrai, est le principe premier de la vie intérieure.
Mon parcours a été principalement de contribuer par la recherche, l'enseignement et diverses constructions institutionnelles à l'édification d'une géo-économie et d'une géopolitique de la paix. Nous ne devons pas nous laisser abattre par le sentiment d'insignifiance, d'inachèvement ou d'imperfection ; ni, à l'inverse, sombrer dans l'hubris et nous prendre pour des dieux. Pour reprendre une phrase de Mère Teresa : "Nous pensons que ce que nous faisons n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan. Mais il manquerait quelque chose, à l'océan sans cette goutte".»

Thierry de Montbrial

Membre de l'Académie des sciences morales et politiques, auteur de nombreux ouvrages, Thierry de Montbrial est le fondateur de l'Ifri (Institut français des relations internationales).

Extrait de Une goutte d'eau et l'océan : journal d'une quête de sens : 1977-2014

Extrait du prologue

Été 1960. Je viens de passer mon second bac (en ce temps-là, il y en avait deux). De lointains cousins de mon père m'ont invité dans leur maison du Midi. Je ne connais pas cette partie de la France, vaguement paradisiaque dans mon esprit et associée à la tentation de la mondanité que ne dédaignaient pas les gloires littéraires de l'époque. Parvenu sur place, c'est la déception. Sur place, c'est-à-dire Le Plan-de-la-Tour, un austère patelin dans les hauteurs du Var, une lourde maison sans caractère ni confort, un panorama de montagnettes tapissées de conifères, quelques vignes aussi. Un soleil de plomb, une chaleur accablante, la solitude. Je ne quitte mes quatre murs, mes livres et mes rêves que pour des repas quelconques et des conversations petites-bourgeoises. Certains jours, je romps la monotonie en descendant à bicyclette à Sainte-Maxime, pour enfin toucher le sable, contempler la mer, m'y plonger, et au moins imaginer un monde dont j'entendais parler mais dont je ne connaissais rien. Ce soir-là, tandis que je peine à remonter vers ma prison, me voilà soudain saisi, sur ma droite, par le spectacle grandiose comme d'un volcan en éruption. Mais ce volcan s'étend le long d'une ligne de crête dans la direction où je vais. Je n'ignorais pas les incendies du Midi. J'en ai un sous les yeux, dont je me rapproche à mesure que l'altitude augmente. Au village, je tombe sur une petite armée de combattants sous les ordres de pompiers qui préparent des coupe-feu. Voilà que les cousins sont encerclés. Ils s'affairent sur leur lopin, ultime protection avant leur maison. Exalté et inquiet, je joins mes forces aux leurs. La nuit est maintenant tombée. Soudain, le bout du champ s'embrase. Paroxysme de beauté, de danger, d'émotion. Mais les stratagèmes ont réussi et, faute de carburant, les flammes s'évanouissent. La retraite a sonné. La nuit s'étend sur le champ de bataille, les cendres et la désolation noire que l'on découvrira au petit matin. Il faudra des années pour effacer les blessures. Bientôt, de retour à Paris, je fais le récit sans doute enjolivé d'un séjour devenu mémorable. Mon père m'invite à l'écrire. Je visualise encore les grandes pages jaunes sur lesquelles j'ai couché l'aventure.
Été 1965. À la fin de ma scolarité à l'École polytechnique, l'occasion m'est donnée de découvrir le Moyen-Orient. Avec mes comparses (un Allemand, un Anglais et un Autrichien) de la raffinerie de pétrole de Suez où nous faisons ensemble un stage, nous avons décidé de monter une expédition au mont Sinaï. Nous sommes au temps glorieux du colonel Nasser, deux ans avant la guerre des Six Jours, et pareille entreprise n'a rien d'évident. Il faut des autorisations spéciales, un chauffeur capable de conduire sur les pistes les moins carrossables. On doit soulever la voiture au-dessus des troncs d'arbres, dormir à la belle étoile et j'en passe. Parvenir au monastère Sainte-Catherine, près du lieu où Moïse a reçu les tables de la Loi, et s'y trouver dans un état psychologique accessible au mystère suppose le franchissement d'une épreuve. Symboliquement, le passage de la mer Rouge.