Du sang bleu dans les tranchées

Du sang bleu dans les tranchées

Quatrième de couverture

Accueillant avec optimisme la mobilisation d'août 1914, des nobles de tout âge s'engagent sous les drapeaux, en particulier dans la cavalerie, l'infanterie et l'aviation. Dès les premiers mois du conflit, un immense décalage se fait jour entre leurs idéaux guerriers, hérités d'une prestigieuse tradition militaire, et la réalité brutale de combats où les avancées technologiques, l'attente et l'inaction cristallisent la hantise d'une mort sans gloire.
Issues d'un monde où l'exploit individuel, le sacrifice et le dépassement de soi sont particulièrement valorisés, les noblesses françaises connaissent une désillusion amère et restent le plus souvent en marge de la camaraderie des tranchées.
Au fil des années, toutefois, ces combattants de tous grades découvrent, entre incompréhension, condescendance et bienveillance, des compatriotes qu'ils connaissent mal. Cette expérience d'altérité, qui ébranle les hiérarchies d'avant-guerre, est d'autant plus déstabilisante qu'entre 1914 et 1916, ce sont près d'un quart des 5870 aristocrates mobilisés qui perdent la vie : une hécatombe, frappant une catégorie sociale déjà fragilisée.
À travers les correspondances, récits et souvenirs de ces combattants, qui ont laissé d'innombrables archives et témoignages restés dans l'ombre jusqu'à aujourd'hui, ce livre est une contribution inédite à l'histoire sociale et culturelle de la Première Guerre mondiale.

Ancien élève de l'École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, Bertrand Goujon est spécialiste de l'histoire du long XIXe siècle et des élites européennes. Maître de conférences à l'université de Reims Champagne-Ardenne, û est l'auteur de Monarchies postrévolutionnaires (2012).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Dominique Kalifa - Libération du 5 mars 2015

Extrait de Du sang bleu dans les tranchées

Extrait de l'introduction

«RAUFFENSTEIN : Je ne sais qui va gagner cette guerre; la fin, quelle qu'elle soit, sera la fin des Rauffenstein et des Boëldieu.
BOËLDIEU : Mais on n'a peut-être plus besoin de nous.
RAUFFENSTEIN : Et vous trouvez que c'est dommage ?
BOËLDIEU : Peut-être...»

Parmi les scènes qui ont fait de La Grande Illusion de Jean Renoir un chef-d'oeuvre dans le corpus de la production cinématographique consacrée à la Première Guerre mondiale, ce face-à-face entre le major Rauffenstein (Eric von Stroheim) et le capitaine de cavalerie Stanislas de Boëldieu (Pierre Fresnay) est mémorable. Par-delà le pressentiment de la fin inéluctable d'un monde dominé par les élites aristocratiques - ou, du moins, fantasmé comme tel -, il souligne l'admiration mutuelle qu'éprouvent l'un pour l'autre ces deux aristocrates dont l'aspiration à l'illustration militaire entend dépasser les clivages nationaux. En outre, le dialogue affirme implicitement leur singularité vis-à-vis des compagnons de captivité de Boëldieu, Maréchal (Jean Gabin) et Rosenthal (Marcel Dalio), fils de la Révolution française et de l'ère des masses. On pourrait penser que cette scène célèbre aurait incité les historiens à se pencher sur la place qu'ont occupée les noblesses au sein des sociétés belligérantes de la Grande Guerre ; or cela n'a guère été le cas, pour des raisons qui tiennent tant aux types d'approche qui ont jusqu'à présent prévalu dans les travaux consacrés à ce conflit qu'au peu d'attention que les chercheurs français ont longtemps porté aux noblesses postrévolutionnaires.
Certes, dès la fin des années 1950, la dimension sociale a fait irruption dans un domaine d'étude auparavant essentiellement envisagé dans une perspective militaire, diplomatique et institutionnelle qui faisait des combattants «de grands absents». La parole des témoins a été progressivement réévaluée à l'aune de ce nouvel apport en rompant avec le regard suspicieux porté sur elle par Jean Norton Cru et ses épigones en quête d'exactitude et de fiabilité informative. Ces nouveaux travaux ont constitué les expériences individuelles et collectives de la guerre en objets d'étude à part entière et mobilisé les outils d'analyse des sciences humaines et sociales pour les appréhender. C'est ainsi une histoire vue d'en bas, au ras du terrain social, qui prédomine depuis plus d'un demi-siècle et qui revendique volontiers son souci de donner la priorité «aux dirigés plutôt qu'aux dirigeants». Il est peu surprenant, dans ce contexte, que la question du maintien de la discipline au sein des armées soit l'un des thèmes les plus travaillés - et polémiques - de l'histoire du conflit depuis les travaux pionniers qui lui ont été consacrés à la fin des années 1960. En témoigne la vigueur du débat qui, au cours des années 2000, a opposé les tenants d'une unité de la nation dans un consentement à la guerre «venu d'en bas» et ceux d'un assentiment résigné sous la double action de l'appareil coercitif des autorités et des attentes de l'arrière.