Le loup et le lion

Le loup et le lion

Quatrième de couverture

Le pouvoir vacille en France. Toujours sans descendance, le roi Henri III noue force intrigues pour affermir son trône. Méprisant ce roi faible, le très catholique duc de Guise mène une lutte sans merci contre le protestant et possible héritier Henri de Navarre.

En ces temps troublés, le jeune Gabriel de Lespéron n'a qu'un rêve : prendre part à l'aventure de la France.

Hasard, destin ou bravoure ? En sauvant la vie des enfants de Guise, Marie et François, il est propulsé au coeur de l'Histoire en marche.

Accueilli parmi les lions de Guise, repéré par les loups d'Henri III et pris dans les jeux de l'amour, Gabriel est contraint de choisir entre ses rêves et son devoir. Il en apprendra autant sur lui-même que sur les arcanes du pouvoir.

Après Le Chemin des faux serments (Plon, 2010), «un récit haletant, qui ne se contente pas de reposer sur une intrigue» selon Le Figaro littéraire, Denis Lépée livre ici un roman initiatique palpitant doublé d'une leçon intemporelle sur le pouvoir.

Extrait de Le loup et le lion

Rome, 10 août 1610

Je m'appelle Gabriel de Lespéron. Je suis né en 1570 aux marches du gouvernement d'Auvergne, au creux des Grands Causses.
Du plus loin que ma mémoire me porte, je n'ai connu au long de mon enfance que la terre sèche de notre pays, la chaleur étouffante de ses étés et le froid mordant de ses hivers. À quinze ans mes pas ne m'avaient jamais porté plus loin qu'Aies.
Je suis le fils de Pierre de Lespéron, seigneur de cette terre qui lui a été consentie en récompense de ses faits d'armes lors des guerres d'Italie. Une terre aride, dure à exploiter, faite de soleil et de gel, de forêts sombres aux pentes ravineuses. Une terre peuplée de gens taiseux et âpres.
Cadet d'une famille du pays, mon père aurait dû entrer dans les ordres. Mais il avait préféré s'engager, en dépit de la décision de son propre père. Devenu lieutenant de son régiment à force de témérité, il avait écume la France et le Piémont en guerre pendant plus de vingt ans avant de revenir non loin de sa terre d'origine qui l'avait banni.
Je n'ai jamais connu ma mère. Elle est morte en me donnant le jour. Elle était venue d'Italie dix ans auparavant pour épouser mon père. Enfant, je n'avais d'elle qu'un portrait, c'est-à-dire peu de chose. J'avais construit des histoires pour combler le vide, inventé des réponses aux questions que je me posais et auxquelles mon père ne répondait pas, fuyant le sujet dès que j'essayais de l'aborder, me laissant désemparé.
On m'a toujours dit que je ressemblais beaucoup à mon père. J'ai comme lui une carrure naturelle qui m'a été donnée sans mérite, le nez droit, les cheveux noirs drus et bouclés, et un visage aux traits durs semblable au granit de nos montagnes. La même taille haute aussi et les mêmes bras noueux. Et une cicatrice au front, un centimètre sous l'implantation des cheveux, souvenir d'une branche basse qui m'avait fouetté le visage tandis que j'apprenais à dix ans à essayer de le suivre à cheval dans les forêts avoisinantes.
De ma mère, j'ai hérité seulement des yeux différents de ceux des gens d'ici, plus grands et vert pâle, et une peau plus mate, qui m'ont fait comprendre dès l'enfance que je n'étais pas tout entier de cette contrée.
Ce fut en suivant mon père et en l'observant, plus qu'en l'écoutant, que j'ai appris chaque parcelle de notre terroir, chaque coin de chasse et de pêche. J'ai appris à interpréter d'où viennent le vent et la pluie, à connaître le travail de la terre ; l'art de la guerre davantage dans les récits des hommes mystérieux qui s'arrêtaient parfois pour quelques jours sur nos terres et semblaient avoir noué avec mon père des liens anciens.
J'écoutais, caché au pied de l'escalier, des conversations dont je ne saisissais pas tout. J'espérais, après le départ des visiteurs, que mon père m'expliquerait qui étaient ces personnages évoqués avec passion ou rage. En vain. Et les rares fois où j'osais le questionner, je voyais son visage se fermer. Je n'en continuais pas moins à étudier l'escrime et la lutte avec l'intendant du domaine et ses deux fils jumeaux, mes frères de lait.