Ils ont tué tous les héros

Ils ont tué tous les héros

Quatrième de couverture

«Il n'y a pas loin du héros au fasciste. Cependant, on peut avoir une vision poétique du héros, comme mon ami Jean-Claude Guilbert dans son livre Ils ont tué tous les héros.»

Hugo Pratt

«Publié en 1978, cet opus aurait pu être écrit avant-hier par un auteur de trente ans habité par la même rage et la même soif d'en découdre avec l'époque. Car ses lignes sont intemporelles.
Il n'est pas suffisant de dire que ce livre est inclassable - il l'est, de fait, car étant au-dessus de ce qui est normalement publié -, mais il est ambitieux. Il se veut global, une sorte de claque au visage de la vulgarité et de la petitesse. Le style est celui d'une charge de cavalerie, les métaphores sont celles de la soie et de la compassion. Les mots y sont pleins comme dans une ode. Ils débordent de vie sans sombrer dans la nostalgie.
Ce n'est pas un livre qui traite d'un héroïsme abstrait, celui d'idoles bardées de toutes les qualités, distantes et omnipotentes, mais au contraire de l'Homme dans sa profonde humilité. Le Héros, c'est vous, c'est moi. Sans vouloir en donner toutes les clés, ce livre est aussi une énigme : à chacun de trouver sa vie.»

Sébastien de Courtois

Jean-Claude Guilbert est journaliste et écrivain depuis quarante ans. Il est notamment l'auteur de la biographie remarquée Hugo Pratt, la traversée du labyrinthe.

Extrait de Ils ont tué tous les héros

Le voeu du faisan

Dans l'Antiquité et surtout au Moyen Âge, la disposition naturelle à l'action, existant chez les Occidentaux, ne les empêchait pourtant pas de reconnaître la supériorité de la contemplation, c'est-à-dire de l'intelligence pure ; pourquoi en est-il autrement à l'époque moderne ?

RENÉ GUÉNON
La Crise du monde moderne.

Quel beau jour pour ce jeune type qui arrive, qui entre dans l'immense salle ! Aujourd'hui est vraiment le plus beau jour de sa vie. Sa chance. Son destin. Pensez donc ! Le voilà qui est reçu chez les seigneurs, chez des gens qui, d'habitude, ne le voient même pas, l'ignorent. Et aujourd'hui, il est là, parmi eux, avec eux, au sein d'eux, évoluant entre les tables aux mille mets affriolants. Il s'en lèche les babines. Il s'en pourlèche l'âme. Il a faim de tout et surtout de lui-même. Il a la fringale d'exister. Et il existe. C'est lui qu'on regarde, c'est lui qu'on salue, c'est lui qu'on dévore des yeux. Lui. Tout seul, tout grand, pas la moitié d'un moins que rien. Tous les hourras, tous les hip-hip-hips, tous les bravos et autres tapes fortement assenées sur les cuisses sont pour sa personne. Pour sa pomme. Alentour, ça hurle, ça bruite, ça chante, ça crie. C'est l'alleluia-guili-guili !
«Pour moi, pour moi», répète-t-il dans sa tête, en se redressant et en portant beau de plus belle.
Les dames aussi sont de la partie. Elles le couvent du regard. Elles mouillent. Elles sont troublées. Elles le troublent. Yeux de velours et d'azur, et de biche et de tout, yeux embués ; sexes où perle une rosée ; fentes enrobées, enceinturées de chasteté, lointainement planquées sous les étoffes, bâillant secrètement, religieusement.
Mouchoirs brodés fins finement agités.
Tout le tralala.
Le jeune coeur du garçon est touché.
«Pour moi, pour moi», scande-t-il en bis repetita. Pour un peu, il se frapperait la poitrine au rythme du «C'est ma faute, c'est ma très grande faute...».
Mais les liens qui emprisonnent ses mains l'en empêchent.
Bien qu'il soit privé de ses gestes, il se redresse, bombant son frêle torse, enserré par une corde.
Il défile. Il passe. Superbe. Il les regarde de haut, les toise. Pas bêcheur vraiment : plus que ça ; mieux que ça. Les regardant de haut, les dominant de deux mètres, trois mètres. De plus encore. Il est beaucoup plus haut. Il trône sur les nuages. Il est à la distance que seuls ceux qui peuvent se mirer dans les autres, les regarder d'une certaine, digne et hautaine façon à la fois, savent mesurer.
Ouais, aujourd'hui est son grand jour !