Se libérer de la souffrance : au-delà de nos peines quotidiennes

Se libérer de la souffrance : au-delà de nos peines quotidiennes

Quatrième de couverture

Ambition professionnelle, course aux gratifications, addictions en tout genre, multiplication des relations amoureuses, accumulation de biens, voyages lointains, antidépresseurs... ce sont là les multiples stratégies que nous propose en vain la culture contemporaine pour nous affranchir de la souffrance inhérente à l'existence. Or, tenter de fuir les émotions qui nous perturbent ne fait qu'accroître leur emprise. La souffrance nous rattrape toujours.
Il existe une alternative à ce chemin et c'est le propos de Mark Epstein de nous y introduire. Il le fait avec d'autant plus de force qu'il combine les avancées les plus récentes de la psychanalyse en matière de traumatisme avec les enseignements ancestraux du bouddhisme. Car «La vie est souffrance - la vie est dukkha», est le premier enseignement du Bouddha.

Christophe Fauré (extrait de la préface)

«Mark Epstein a été l'un des très rares écrivains capables de rendre la relation entre psychanalyse et bouddhisme non seulement intéressante, mais aussi captivante et utile. Un livre inspiré et lumineux qui clarifie nombre de nos a priori sur le trauma et, en fait, sur la vie quotidienne.»
Adam Phillips, auteur de Winnicott ou le choix de la solitude

«Dans cette fascinante méditation sur la condition humaine, Mark Epstein propose une lecture psychanalytique de la vie du Bouddha qui éclaire les joies et les peines qui font partie de notre vie.»
Stephen Batchelor, auteur de Confession of a Buddhist Atheist

Mark Epstein, psychiatre et psychanalyste à New York, consacre ses écrits à l'interface entre bouddhisme et psychothérapie. Il a publié notamment Pensées sans penseur.

Extrait de Se libérer de la souffrance : au-delà de nos peines quotidiennes

Pour se libérer de la souffrance, il faut la traverser

Durant les dix premières années de mon travail de psychiatre, je n'ai jamais beaucoup pensé au trauma. J'avais à peine trente ans, la plupart de mes collègues pas beaucoup plus. Dans l'euphorie des débuts de mon mariage, mes efforts visaient en priorité à aider mes patients à trouver et concrétiser le genre d'amour et d'intimité qu'ils désiraient et méritaient. Rétrospectivement, l'omniprésence du trauma aurait dû m'alerter. Trois de mes premiers patients étaient des jeunes femmes internées en psychiatrie à la suite d'une rupture ayant provoqué une tentative de suicide. Leurs expériences étaient identiques. La stabilité et la sécurité sur lesquelles elles s'appuyaient avaient subitement disparu. La terre avait bougé et leur monde s'était écroulé. Tandis que je les aidais à se reconstruire, il me fallut encore quelques années pour comprendre que leurs réactions n'avaient rien d'exceptionnel. Elles étaient impulsives, jeunes, vulnérables, pleines d'attentes irréalistes, et s'étaient retrouvées forcées de traiter avec une vérité inconfortable que nous devons tous affronter sous une forme ou une autre. Le trauma est une part indivisible de l'existence humaine. Il prend des tas de formes, mais n'épargne personne.
Au cours de ces dix années de pratique thérapeutique, trois femmes, jeunes trentenaires, vinrent me voir à trois mois d'intervalle. Chacune venait de perdre brutalement son mari. L'un, parti un matin sur son VTT, avait eu une crise cardiaque; l'autre s'était effondré sur un court de tennis ; le troisième ne s'était tout simplement pas réveillé. La perte subie par chacune de ces femmes contredisait mon approche thérapeutique. Elles avaient connu cet amour et cette intimité que j'aidais mes patientes à trouver. Elles attendaient de moi autre chose.
Vers la même époque, l'un de mes patients de longue date, homme d'environ mon âge, reçut un diagnostic terrifiant. Lors d'un bilan sanguin de routine, on lui avait découvert une maladie incurable, connue pour évoluer de façon complètement aléatoire ; un cancer de la moelle osseuse appelé myélome multiple. Il pouvait tout autant se retrouver terrassé à court terme, que continuer de bien se porter pendant encore longtemps. Seuls le temps et un suivi constant le diraient. Ma réaction à cette annonce fut de sincère inquiétude, mêlée d'horreur difficilement réprimée. Cette inquiétude l'effraya.
«Je n'ai pas besoin de votre sympathie, dit-il. J'ai d'autres personnes pour ça. Ce que j'attends de vous est différent. Ce diagnostic est un fait, n'est-ce pas ? Je ne peux pas le traiter comme une tragédie. Voilà pourquoi je viens à vous. Je sais que vous pouvez comprendre.»
Le commentaire de mon patient me prit de court. Il avait raison. Son état me renvoyait comme un miroir les ruptures, pertes et deuils qui avaient frappé à ma porte. Sa question résonnait à mes oreilles : «Cette maladie est un fait, n'est-ce pas ?» Que pouvais-je lui offrir ? Déjà profondément influencé par la philosophie bouddhiste et sa culture, je me tournai de nouveau vers elle pour y chercher de l'aide. Ce que j'y trouvai ne me surprit pas - d'une certaine façon, je le savais déjà - mais me fut d'un grand secours, ainsi qu'à mon patient. C'était, dans sa forme la plus succincte, ce que le Bouddha appelle la Vision Juste. Elle occupe une place importante dans les préceptes pour mettre fin à la souffrance, exposés dans les Quatre Nobles Vérités. Élément clé de ce qui est connu comme «le Noble Chemin Octuple», la Vision Juste établit que le trauma, sous toutes ses formes, n'est ni un échec ni une erreur. Ce n'est pas quelque chose dont on doive avoir honte, ni un signe de faiblesse, ni le reflet d'un défaut intérieur. Juste une réalité de la vie.