Revue de l'art, n° 187

Revue de l'art, n° 187

Quatrième de couverture

Éditorial

Pierre Curie
Devoir de réserve(s) ?

Étude

Rossella Froissart
Une nouvelle «querelle de la tapisserie» ?
Peintres et liciers au temps de l'Art déco

Notes et documents

Stéphanie Quantin
De l'autel à la table
Pour une histoire de la nef de Saint-Nicolas-de-Port

Sidonie Lemeux-Fraitot
Un autoportrait inédit de Nicolas de Largillière chez Anne-Louis Girodet-Trioson
Généalogie d'une vocation

Géraldine Veyrat
George Desvallières : un Fauve retrouvé

Jean-François Luneau
La réception du verre américain en France

Jean-Paul Bouillon
«Pour un plafond : ô ces voix d'enfants chantant sous la coupole !»
Maurice Denis au Théâtre des Champs-Élysées, 1908-1913

Découverte

Barbara Wright
Itinéraire d'un tableau d'Eugène Fromentin
Arabe à cheval portant en croupe un fou

Bibliographie critique

Extrait de Revue de l'art, n° 187

Éditorial

Devoir de réserve(s) ?

Depuis quelques mois, la direction du Louvre travaille à un projet de construction de réserves à Lens-Liévin, dans la région Nord-Pas-de-Calais, réalisation rendue nécessaire du fait de la menace d'une crue centennale sur tous les musées des bords de Seine, zone fortement inondable. En 2012, l'abandon - raisonnable - du projet de Cergy-Pontoise, qui aurait éloigné réserves, laboratoires et ateliers à une trentaine de km du musée, va donc avoir un effet inverse de celui qu'on pouvait en escompter : l'éloignement encore plus grand (200 km) des collections, de ceux qui les gèrent, les étudient, les classent et les restaurent et du public.
Il convient d'emblée d'éviter toute analyse approfondie de l'éventuel bien-fondé technique ou financier d'une telle décision : pour tous les professionnels, il est absolument évident que le coût en sera exorbitant, tant en investissement (un concours d'architecture est même lancé) qu'en fonctionnement (transports et heures de travail afférentes). Trois autres aspects de la question méritent aussi d'être rapidement soulignés : les risques inhérents aux transports, le bilan carbone d'une telle externalisation, résolument contraire aux orientations des Grenelle de l'environnement, et le fait qu'un tel regroupement d'oeuvres d'art est potentiellement dangereux, notamment par rapport à sa vulnérabilité à l'incendie. On sait qu'en la matière, le dispersement en petites unités est plus efficace (et pas forcément plus cher) et il n'est qu'à citer de grands incendies récents, Rungis en 2009 ou Los Angeles en 2014, pour frémir d'une telle concentration : le souvenir de la destruction par le feu du centre de restauration Grabar à Moscou (2010) est encore dans toutes les mémoires.
Il ne faut donc évidemment pas chercher d'arguments rationnels pour justifier la création de grandes réserves à Lens-Liévin. Du reste, Grande Galerie, organe officiel du musée, n'évoque nullement le projet dans ses derniers numéros. Le coeur de la problématique se trouve en fait à Paris, au palais du Louvre même. Récemment, quarante de ses conservateurs ont écrit à Madame la ministre de la Culture et de la Communication pour lui dire combien ce choix allait être néfaste, d'abord pour tout ce qui intéresse la régie des oeuvres, qui sera singulièrement compliquée et prendra beaucoup plus de temps du fait de ce déménagement. Ils se sont en outre déclarés très soucieux pour toutes les activités de recherche qui sont menées dans les réserves, et tout particulièrement dans le domaine de l'archéologie. Ils se sont logiquement étonnés du fait qu'à l'heure où le Louvre envisage de se doter d'un centre de recherche, il va être amputé de ses archives - dont l'utilité administrative, soit dit en passant, est avérée dans le contexte des récolements et des inventaires -, de sa bibliothèque et de ses réserves. A croire qu'il est plus aisé aujourd'hui pour le Louvre de communiquer en tant que musée, que d'agir en tant que musée.
Il faut selon nous comprendre ce mouvement non pas en fonction de l'administration des collections, mais en fonction de celle du bâtiment dont les instances responsables entendent consacrer le maximum de surface à un maximum de public. Du reste, les conservateurs, dans la lettre à leur ministre de tutelle, ont bien souligné combien il leur paraissait injustifié et nocif d'externaliser également les réserves du musée qui ne sont pas inondables ! L'ordre d'ouverture permanente des grands établissements publics, y compris le mardi pour le Louvre, le lundi pour Versailles et Orsay, relève de la même logique. Mais c'est une logique paradoxale puisque, en période de disette financière, elle aboutira à de nombreuses fermetures de salles (jusqu'à quand le public et les tours operators accepteront-ils de voir moins d'oeuvres pour le même prix ?) Elle marquera aussi la fin de la manne des réceptions mécénat, organisées les soirs de fermeture. Il semble d'ailleurs qu'aucune étude d'impact sur le coût d'une telle mesure n'a été menée avant son annonce auprès des établissements concernés.

(...)