Comme une épaisseur différente de l'air

Comme une épaisseur différente de l'air

Quatrième de couverture

Voici un dialogue de très haute tenue entre deux artistes : Claudine Hunault, auteur et metteur en scène, et Nathalie Milon, chanteuse et comédienne. Au fil des entretiens, elles cherchent à s'approcher de ce que voir veut dire. Le fait que Nathalie Milon est aveugle ouvre un champ très vaste à l'énigme de la perception.

Ce dialogue, dont on a ici la transcription fidèle, aborde avec délicatesse et respect, et sans complaisance, les aspects les plus simples de la vie quotidienne comme ceux, plus intimes et secrets, de la vie intérieure.

On y entend le grain de ces deux voix, leurs hésitations, leurs riches inquiétudes, leurs silences, et aussi leurs inflexions heureuses, témoins d'une vraie joie d'être au monde.

Une telle présence incite le lecteur à participer à l'échange. Et à reconsidérer sa propre approche du réel.

J.-M. B.

Claudine Hunault
Metteur en scène de théâtre et d'opéra, actrice et écrivain, Claudine Hunault exerce également comme psychanalyste. Elle forme des chanteurs ou des acteurs à la présence scénique et intervient dans de nombreux colloques sur les champs croisés de l'art et de la psychanalyse. Elle a publié Heretu et les yeux de la nuit (L'Harmattan, 2006), Désir d'Antigone (Tarabuste, 2006), et Des choses absolument folles (EME, 2012).

Nathalie Milon
Née à Nice, elle vit à Paris où elle a poursuivi ses études musicales. Chanteuse, elle croise des styles de musique variés et explore les différents registres de la voix en interprétant aussi bien la musique classique que contemporaine ou encore les musiques traditionnelles et populaires d'Amérique latine. Parallèlement elle participe à diverses expériences : théâtre, danse, musiques improvisées. En 2009, elle enregistre avec le guitariste Simon Gonzalez, le disque Perspectiva : une large palette de la musique latino-américaine du XXe siècle. Comme une épaisseur différente de l'air est son premier livre.

Extrait de Comme une épaisseur différente de l'air

9 MARS 2011

NATHALIE : Si la lumière s'éteint, ça pourrait ne rien changer. Je sens si c'est une pièce lumineuse ou si elle est complètement fermée, si on étouffe.

CLAUDINE : Comment tu perçois le lieu ?

N. : Comme si ce n'était pas terminé, comme si le lieu était en travaux, ça ne paraît pas une pièce finie... Quelque chose de froid peut-être-Comme s'il manquait de l'habillage.

C. : Est-ce que l'espace de la scène serait pour toi un espace plus libre ?

N. : C'est possible. Oui, peut-être.

C. : Tu montes sur une scène. Est-ce que tu as la sensation de monter sur un espace vide ?

N. : Peut-être. Je ne sais pas. Sous mon doigt je vois le mot liberté.

C. : Tes doigts écrivent. Tu me parles. Tu m'écoutes. Tu te laisses associer ce qui vient.

N. : Il me vient le mot, vaste, espace, aéré, grand. C'est toi qui notes ?

C. : Je note. Je suis ta main.

N. : Lumineuse, bouffée d'air, présence, possibilité, soi-même, regard, je ne sais pas, je ne sais pas.

C. : Laisse, les mots viennent avec l'épuisement.

N. : Complicité, fraîcheur, aventure, don, protection, originalité, force.

C. : Qu'est-ce qui donne la force ?

N. : Qu'est-ce qui donne la force ? Comme si on était intouchable sur une scène.

C. : La scène comme une protection ?

N. : Il n'y a pas de danger, c'est un lieu où personne ne va monter et intervenir. Le fait d'être en action, d'être là pour ce qu'on est. Dans la rue, il peut toujours y avoir du danger mais sur scène pour moi il n'y en a pas. Et pourtant j'ai le trac. De la joie.

C. : Une prise d'air ? Prendre l'air pour la première fois ?

N. : Je ne sais pas. Mon fil s'est coupé. Du son. Ressembler à un funambule.

C. : «Mon fil s'est coupé.» Et quand tu montes sur scène ?

N. : Ce qui se coupe, un fil avec la réalité peut-être.

Oui, ça servirait à prouver autre chose. Il y a une grandeur. Une amplitude de soi.

C. : Qu'est-ce qu'il s'agirait de prouver ?

N. : L'existence, la place. Être. Accord peut-être avec soi. Une sublimation ? Je ne sais pas. Offrir. S'abandonner.

(...)