Aux replis

Aux replis

Quatrième de couverture

Il y a le récit, certes, que propose Aux replis : l'exil d'un étudiant viennois en France libre, au début de la guerre, dans une petite ville imaginaire du sud de la France. Et son effort pour se fondre dans le paysage, en dépit des jeux subtils et sournois de l'oppression.

Mais il y a surtout ce que porte ce récit, la quête éperdue d'un lieu où vivre qui soit davantage qu'un abri : un lieu où être. D'où cette question que l'on pourrait formuler ainsi : ai-je lieu d'être ?, qui excède la circonstance historique. Aussi le narrateur inquiet et déconcerté, cherchant un appui dans ce qui s'offre en lui et autour de lui, nous est-il proche. D'autant que l'écriture de Reiss, dont la vocation est de révéler la vie intime et secrète des êtres, nous retient à chaque instant dans son intensité.

Jean-Pierre Siméon

Benoît Reiss nous délivre un récit poétique tout en nuances, une narration de l'exil et de l'égarement, par touches, fragments de vécu, mémoire, visions... sous lesquels oeuvrent secrètement les déterminations absurdes de la guerre et de la Shoah.

Extrait de Aux replis

1.

Les lumières s'éteignent. D'un coup, nous sommes plongés dans l'obscurité d'ambre du soir d'orage. Puis les lampes grésillent, les lumières reviennent. Les coupures se répètent. Est-ce la foudre ? Ou certains parmi nous sont-ils sortis pour couper le courant ?
La pluie se déverse contre les carreaux des fenêtres du grand amphithéâtre, elle ajoute son vacarme à celui du dedans. Nous crions, nous levons les bras et les agitons en l'air, nous serrons les poings, les lançons vers l'avant, agrippons le couvercle du pupitre et le claquons suivant le rythme. Nous regardons partout, tête tournée derrière, à gauche, à droite : nous nous surveillons, attentifs à ce que chacun prenne part au tapage. Nous cognons des poings et du plat des mains contre le dessus des tables, nous hurlons des injures. Quelques-uns, parmi les plus virulents, sentent que ce déchaînement de haine, cette rage affolée sont dirigés contre eux, et leurs cris redoublent.
Les lumières s'éteignent puis se rallument. Tout au bas, avancé jusqu'au bord de l'estrade, le corps penché en avant, le professeur lève les mains vers nous. Il les lève d'une manière que nous ne comprenons pas, non pour réclamer le silence comme il devrait le faire mais, bras tendus et mains ouvertes, les paumes tournées dans notre direction et les doigts pointés vers le haut, d'une manière qui semble signifier qu'il abandonne, que le combat n'est pas égal. Pourtant, il continue de parler et sa voix, en contradiction avec son geste d'impuissance, s'élève au-dessus du vacarme; nous l'entendons nettement :
«Il y a, et nous en connaissons tous, je suis sûr que vous aussi vous en connaissez parmi vos proches, parmi vos camarades, il y a des personnes incapables de supporter la saleté. Ces personnes ont en horreur ce qu'elles appellent les microbes, les germes, les bactéries. Certaines vont jusqu'à se laver plusieurs dizaines de fois par jour les mains, cela va si loin qu'à peine ont-elles tenu une poignée de porte que la seule pensée qui occupe leur esprit est de se laver au plus vite les mains au savon. Ces personnes sont obsédées par la propreté et elles passent près de la moitié de leur journée au-dessus de l'évier, elles se frottent les mains pendant de longues minutes, les paumes d'abord, puis entre les doigts, sous les ongles, sur le dos, elles remontent jusqu'au coude. Mais dans ce que l'on peut nommer leur folie hygiénique, elles oublient une chose.»
Les paroles du professeur nous excitent, nous hurlons de plus belle, nous sommes debout. Nous crispons nos doigts, découvrons nos dents, nous voulons déchirer, déchiqueter ce qui est là, devant nous, et qui ne veut pas s'en aller. Le professeur continue : «Dans leur folie hygiénique, dans leur délire de propreté, ces personnes oublient que ce sont justement les mains les plus propres qui sont les plus exposées aux microbes et aux saletés; il ne peut rien advenir d'autre à la pureté que l'impureté.
- Dehors dehors dehors !»
(...)