Dialogues

Dialogues

Quatrième de couverture

«Ma mère, Geneviève de Gaulle, faisait partie du "convoi des 27 000" avec la mère de Germaine Tillion ; elles devinrent amies pendant le transport vers le camp de Ravensbrück en février 1944. Elles y retrouvèrent Germaine, internée depuis plusieurs mois. Les deux jeunes femmes survécurent, Madame Tillion fut gazée. Geneviève et Germaine ne se quittèrent plus, devenues plus que des amies, plus que des soeurs.
Depuis l'enfance, nous avons été témoins, mes frères et moi, de leurs longs échanges complices dans le travail inlassable de la conscience et de la mémoire, pour garder ce qui est vrai et juste, dans l'engagement commun du combat contre l'inacceptable.»

Isabelle Anthonioz-Gaggini

À l'occasion de l'entrée au Panthéon de Geneviève de Gaulle Anthonioz, sa mère, et de Germaine Tillion, Isabelle Anthonioz-Gaggini nous livre des échanges inédits de ces deux femmes d'exception, résistantes, déportées, qui toute leur vie luttèrent pour le devoir de mémoire. Des dialogues où les rires côtoient les silences douloureux, où les récits, précis, détaillés, terribles, ouvrent une vision lucide, mais aussi fraternelle de l'humanité.

Isabelle Anthonioz-Gaggini, fille de Geneviève de Gaulle Anthonioz, a réalisé, avec Jacques Kebadian, cinéaste, le documentaire Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle.

Extrait de Dialogues

Extrait de l'avant-propos

Anise, Kouri, Jacqueline, Noëlla, Marie-Claude, Carmen, Françoise, Miarka, Hélène... «ma deuxième famille», comme le répétait si souvent Geneviève, notre mère, avec affection. Nous étions, mes frères et moi, les témoins un peu inconscients mais subjugués par la force qui unissait ces femmes, leur «chaude tendresse» conçue dans l'horreur du camp de Ravensbrück, où, sans cette fraternité, elles n'auraient pu survivre.
Kouri, c'est Germaine Tillion ; ce surnom, qui est son nom de combattante, était celui d'une de ses nièces grandie au Vietnam. Depuis la guerre, Germaine, pour ses proches, est restée Kouri. Geneviève et Germaine ne se sont plus quittées. Marraine d'un de mes frères, Philippe, elle avait dans notre famille une place particulière. Son rayonnement exerçait sur chacun d'entre nous une attirance singulière. Avec beaucoup d'humour, elle nous racontait des histoires de vies simples, extraordinaires et drôles, et puis elle s'adressait d'une façon égale et directe aux enfants, ce qui n'était pas l'habitude dans ce temps-là. Nous avions un immense plaisir à l'écouter parler.
De nombreuses occasions en dehors des activités de l'Adir1 permettaient à Geneviève et Kouri de se réunir avec d'autres «camarades de camp», chez les unes et les autres, et en particulier en Bretagne ou à Saint-Mandé, chez Kouri... Je conserve le souvenir de ces échanges infinis sur la prison, et sur le camp, surtout sur le camp : les voix mêlées, les rires, les silences, les noms gravés pour toujours de celles qu'elles ont laissées, la précision des faits, des dates, l'émotion qui embrouille la mémoire de l'une et que l'autre rectifie doucement, les interrogations, comprendre...
Nous avons pris conscience en grandissant qu'il ne s'agissait en aucune manière pour elles de s'apitoyer ou de ressasser le passé, tels d'anciens combattants, mais d'un engagement très vif, tourné vers l'avenir, sur ce que l'Homme doit entendre, sur ce que l'Homme doit savoir, car aucun peuple, comme le disait Germaine Tillion, n'est à l'abri de commettre à nouveau une telle horreur.
Elles pouvaient s'inquiéter. Au retour du camp, dans la joie de la Libération, on ne voulait pas les entendre. Ainsi je ressens une violente émotion à la lecture du discours que notre mère a prononcé en 1947 dans le cadre de la conférence des Ambassadeurs. Elle décrit le procès de seize criminels du camp de Ravensbrück, jugés par un tribunal international à Hambourg en 1946, et elle évoque l'accueil dans une indifférence quasi générale, en France et dans l'enceinte même du tribunal, des débats comme du verdict. «C'est cette indifférence, écrit notre mère, qui nous a atteintes plus douloureusement que n'importe laquelle des atrocités.» J'imagine leur solitude et je comprends cette fraternité essentielle.