14 lignes 14 auteurs 14 nouvelles dans le métro

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Quatrième de couverture

De Jérôme Attal sur ligne 3 bis, «la plus petite», à Ariane Charton à la gare de l'Est, l'écrivain saute dans le métro. Pour Mabrouck Rachedi, ses resquilleurs, ses contrôleurs : n° 13. Baptiste Fillon : du 9 sous l'Occupation. Carnets de bord par Myriam Thibault,écrivain en 5orbonne,et Emilio Sciarrino en ligne 6 : aérienne. Station blanche par Nicolas Grenier en hommage à Samuel Beckett. À la Une : Fanny Salmeron et ses visages poupins. Sur la 5 : Incident-voyageur par Nathanaël Gobenceaux. Manuel Candré, un conte métropolitain : interligne 4. Et de deux qui font 11 pour Joseph Agostini, psychanalyste. Place aux jeunes : 12 à Athénaïs Deboue et grand 8 pour Clément Mouille, khâgneux à Louis-le-Grand. Choeur final, automatiquement, avec Aymeric Patricot : 14.

Extrait de 14 lignes 14 auteurs 14 nouvelles dans le métro

Les mal nés

Baptiste FILLON
(ligne 9)

Dans le métro, j'avais le temps d'imaginer.

Comme si je me débarrassais de mes bras, de mes jambes, et que je tenais toute entière dans ma tête, flottant au-dessus de mon corps. Je revissais ma tête après, quand je descendais à la station Maraîchers, aux antipodes de la ligne 9, chez moi.
Je travaillais chez Messieurs-Dames, à Exelmans. Boulevard d'Exelmans, justement.
Je parcourais la ligne 9. Une fois le matin, une fois le soir, pour rentrer. Il m'arrivait de dormir chez Messieurs-Dames, les soirs où ils recevaient et que je restais pour préparer le repas, desservir, nettoyer, ranger. Soit une ou deux fois par semaine. J'en avais jusqu'à la nuit.
Je ne me serais pas permis de faire payer le taxi à Messieurs-Dames. Cela ne plaisait pas à Fernand; il aurait aimé que je sois à la maison tous les soirs, à lui faire à manger. Il voulait un gamin, mais on ne pouvait pas, à cause des horaires de mon boulot, et du sien. Il travaillait dans la police. L'arrivée des Allemands avait changé les choses ; Fernand poursuivait les délinquants, et les Juifs.
Par bonheur, Fernand et moi n'étions pas juifs. Nous mangions à notre faim, malgré les restrictions. Un peu grâce à Fernand, moi, et à Messieurs-Dames, qui me fournissaient des restes.
L'argent ne mettait pas à l'abri d'être juif ; cela ne protégeait pas non plus l'honneur de Messieurs-Dames, qui sortaient étoiles, un méchant brimborion de feutre jaune à la poitrine.
Ils finissaient par me causer de la peine. À cette époque-là, le simple fait d'avoir vu le jour attirait des ennuis.
Les soirs où je rentrais dans notre deux-pièces de Maraîchers, Fernand me faisait une scène, pour que je trouve un autre emploi. Je m'y refusais. J'étais bien payée. Et le fils de Messieurs-Dames m'était particulièrement attaché. Je m'inventais des dîners chez Messieurs-Dames pour demeurer auprès de lui, dans sa mansarde, deux étages au-dessus de la demeure de Messieurs-Dames. Sobre, ce garçon se montrait aussi doux que Fernand quand il avait trop bu. Seul le vin lui donnait de la délicatesse, à mon Fernand... Le fils de Messieurs-Dames ne s'enivrait pas. Étudiant, lettré, il me donnait du «mademoiselle» ; j'adorais nos rendez-vous dans une brasserie des grands boulevards, lors de mes jours de congé. On se retrouvait, tels deux résistants du coeur, bravant le destin et notre condition, en face de la station Saint-Martin, sur la 9, construite à moins de cent mètres de Strasbourg-Saint-Denis, par snobisme. Je trouvais terriblement romantique cette station ne servant à rien, tout comme la lune, ou l'appendice.
Entre nous, cela ne resta jamais que «du domaine du corps», comme disait le fils de Messieurs-Dames. Nous en avions convenu. Pas de projets, pas d'idées. Le futur encrasse l'amour.
Le matin, grâce au fils, je prenais la 9 avec plaisir. Cette ligne s'élançait comme une corde mal tendue entre l'Est et l'Ouest; elle s'élevait mollement à travers la rive droite, depuis Montreuil - la zone -, traversait le onzième arrondissement, enfilant les grands boulevards, le huitième, le seizième - Aima-Marceau, Trocadéro, rue de la Pompe, Ranelagh, puis Exelmans, dernier arrêt dans Paris. Après, la 9 se traînait à Boulogne - le coin des ouvriers de chez Renault -et s'achevait pont de Sèvres, sale bout de campagne, avec ses grandes maisons à jardin.
(...)