La poésie sauvera le monde

La poésie sauvera le monde

Quatrième de couverture

Depuis des temps immémoriaux, dans toutes les civilisations, dans toutes les cultures, orales ou écrites, il y eut des poètes au sein de la cité. Ils ont toujours fait entendre le diapason de la conscience humaine rendue à sa liberté insolvable, à son audace, à son exigence la plus haute. Quand on n'entend plus ce diapason, c'est bien la cacophonie qui règne, intellectuelle, spirituelle et morale : le symptôme d'un abandon, d'une lâcheté et bientôt d'une défaite.
Pour Jean-Pierre Siméon, il est urgent de restituer à notre monde sans boussole la parole des poètes, rebelle à tous les ordres établis. Pas de malentendu : si la poésie n'est pas la panacée, si elle n'offre pas de solutions immédiates, elle n'en est pas moins indispensable, d'urgente nécessité même, parce que chaque poème est l'occasion, pour tous sans exception, de sortir du carcan des conformismes et consensus en tous genres, d'avoir accès à une langue insoumise qui libère les représentations du réel, bref de trouver les voies d'une insurrection de la conscience.

Jean-Pierre Siméon, agrégé de lettres modernes, est l'auteur d'une vingtaine de recueils de poésie, mais également de romans, de livres pour la jeunesse et de pièces de théâtre pour lesquels il a obtenu de nombreux prix. Il est aujourd'hui directeur artistique du Printemps des poètes et poète associé au Théâtre national populaire.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Marie-José Sirach - L'Humanité du 11 juin 2015
Anne-Sophie Barreau - L'Obs du 4 juin 2015

Extrait de La poésie sauvera le monde

La poésie sauvera le monde, si rien le sauve. Au reste, elle le sauve chaque jour de son indignité. Je n'ignore évidemment pas ce qu'immanquablement va provoquer de ricanements et de sarcasmes une telle assertion. C'est à l'aune du mépris dans lequel on tient la poésie en France depuis quelques décennies et à proportion de l'idée très généralement partagée que l'on se fait de ses enjeux, y compris parmi l'élite intellectuelle qui la tient au mieux pour un cas particulier de la littérature et au vrai si dérangeant qu'elle agit à son égard comme avec un enfant handicapé qu'on cache dans la chambre du fond et dont on ne parle qu'à voix basse. Prétendre, prétendre, pensez donc, une chose pareille, que la poésie sauvera le monde s'il peut l'être, fera d'autant plus s'esclaffer les esprits sérieux que c'est justement leur esprit de sérieux, emblème de la dernière modernité en date (on sait que les modernités se suivent et se ringardisent mutuellement), qui a frappé d'interdit toute visée poétique autre que l'esthétisation du négatif, témoin, paraît-il, d'une lucidité enfin conquise sur cinq mille ans d'enfantillages humanistes. La modernité amère dont je parle, déterminée dans ses convictions par la succession des désastres du XXe siècle, a décrété la mort de l'homme humain et de ce principe découle nécessairement que l'art et la littérature «sérieux» sont désormais des actes post-mortem dédiés à l'autopsie du cadavre. À la sempiternelle exhibition des preuves du sordide. À l'incessante reformulation du dépit - ou de l'effroi, selon l'humeur. Ou à cet automne de l'intelligence : la dérision.
J'évoque là un principe directeur le plus souvent implicite qui a gouverné le goût durant plusieurs décennies et qui explique par exemple la prégnance du morbide, du laid et du dérisoire dans l'art contemporain, du trash et du chaos sur les scènes, de l'aphasie dans la poésie qui est originellement ce qui parle - d'où l'émergence logique à un moment de poètes antipoètes. Je ne dis pas que cette position n'a pas été battue en brèche par telle ou telle oeuvre, mais ces oeuvres-là sont soit réprimées par le silence où on les ensevelit soit considérées, dans l'échelle des valeurs contemporaines, comme relevant de l'académisme, d'un lyrisme hors de saison, d'un néoromantisme niais, bref d'un humanisme qui a fait son temps. Or si le négatif a toujours été une composante de l'art dans la mesure où tout geste artistique est un effort de lucidité (et il ne peut donc manquer le pire), si le fonde même un refus primordial (singulièrement en ce qui concerne la poésie que je tiens pour ma part pour une objection radicale et mon propos ici sera de dire de quelle sorte d'objection il s'agit), la négation ni le refus ne peuvent en être le seul argument sous peine d'en faire une plainte dans le vide de tout, dans le mépris de tout, dont même une mouche ne saurait s'émouvoir. Autant se taire, n'est-ce pas ? Au reste Franz Kafka qui n'était rien d'un naïf, le disait : «Quand on n'est pas capable de donner du courage, on doit se taire.»