Revue de l'art, n° 188

Revue de l'art, n° 188

Quatrième de couverture

REVUE
DE
L'ART

Éditorial

Alexandre Gady
Effacement

Notes et Documents

Cécile Ullmann
«Des peintures des XIIIe et XIVe siècles dont quelques-unes sont gaufrées» : le jubé de la cathédrale de Nevers retrouvé

Thibaud Fourrier, François Parot
Les perspectives déformées de Chambord

Yves Pauwels
Fêtes, massacres et colonnes : Antoine Caron et l'architecture de son temps

Fulvio Lenzo
Philibert De l'Orme et les architectures antiques et modernes du royaume de Naples

Frédérique Lemerle
Le XVIIe siècle français et l'Idea dell'architettura universelle (1615) de Vincenzo Scamozzi

Marie-Pauline Martin, Solveig Serre
La conversation des Enfants d'Apollon : une sociabilité et ses stratégies au siècle des Lumières

Anne Rennert
Alexandre Rodtchenko et la peinture française entre 1860 et 1930

Bibliographie critique

Droit de réponse

Jean-Luc Martinez

Nécrologie

Blaise Ducos
Walter Liedtke (1945-2015)

Extrait de Revue de l'art, n° 188

Éditorial

Effacement

L'historien comme le citoyen ont pu observer, à des échelles différentes, que l'État français connaît depuis la fin du XXe siècle une mutation profonde, sous l'influence d'un double phénomène. D'une part, un affaissement économique, dû au poids de la dette publique, qui n'a cessé d'enfler depuis le milieu des années 1980, en étouffant progressivement la potestas de l'action publique. De l'autre, un changement majeur de paradigme politique, avec la mise en place d'une république décentralisée, à partir de 1983. Ces changements croisés ont insensiblement transformé l'image de cet État naguère si orgueilleux, héritier d'une longue histoire centralisatrice, même si les discours jacobins et une forme de gabegie financière continuent de masquer la réalité - de moins en moins, fatalement. Sans doute n'a-t-on pas assez médité sur ce phénomène si nouveau pour les Français. Dans l'État culturel, d'essence monarchique, les conséquences en sont devenues visibles de manière spectaculaire : la rue de Valois est ainsi devenue son propre fantôme, et les ministres qui s'y succèdent à grande vitesse semblent des VRP croyant à peine à leur mission.
Dans le domaine des arts vivants, cette situation a des conséquences profondes : en premier lieu, c'est la seconde mort de Louis XIV, ici entendu comme la figure de l'État-mécène, invoquée drôlement par le jeune Patrice Chéreau face à un ministre de la Culture conservateur qui rechignait à le financer. Avec un recul désormais appréciable, le dernier Louis XIV aura donc été François Mitterrand et ses «grands travaux». Un déplacement du niveau de responsabilité décisionnel s'opère donc mutatis mutandis, même si les nouveaux échelons locaux ne sont pas toujours clairement identifiables et doivent encore évoluer. Concernant les musées, les changements sont également repérés - course aux chiffres, marchandisation rampante et activités ludiques s'ajoutant désormais aux missions classiques de connaissance, de conservation et de transmission - ; du vieux monde subsiste encore l'inaliénabilité des oeuvres, clef de voûte d'un système soumis à de fortes tensions.
Quant aux monuments, ils offrent également un bon champ d'observation. Dans un pays où l'État a précédé la Nation et où le Pouvoir a habitué ses sujets à la grandeur et au faste architectural, le patrimoine monumental constitue en effet une des armatures visibles du pays. Malgré sa valeur politique, artistique, économique enfin par le biais du tourisme, ce précieux patrimoine n'échappe pas à cette sorte d'évaporation de l'État. Il subit en premier lieu directement la crise financière - l'État, qui n'en peut mais, doit réduire ou reconvertir ses biens, qu'il peine à entretenir correctement -, mais encore la crise identitaire, plus sourde : tandis que, d'un côté, la perte de culture générale dissout les anciens repères, de l'autre, la mentalité libérale est à l'oeuvre, ramenant tout à une valeur marchande. Comment résister à l'air de notre temps, qui n'aime rien moins que la grandeur et qui se laisse abuser par le mirage comptable ? Tout étant chiffrable, tout est bientôt chiffré, et ce qui relevait jadis de la majesté, de la poésie ou du sacré se résume désormais potentiellement à une addition et à une soustraction. Il est certain qu'il faut des comptables, et la France en a sans doute cruellement manqué ces dernières décennies, au vu de sa terrible dette. Mais doit-on regarder toute notre histoire au prisme de sa supposée valeur marchande ? Doit-on compter leurs heures aux monuments, les faire travailler même pour gagner leur sur-vie ? Défaire l'héritage pour résoudre un problème nécessairement transitoire à l'échelle de notre histoire collective ?

Confusion

Le premier baromètre de cette réduction de l'État est son parc immobilier. Depuis 2007 a été engagée une politique active consistant à vendre sur le marché privé une partie non négligeable du patrimoine bâti et foncier non utilisé et vide, et ce sur tout le territoire national. Née d'une réflexion issue du rapport Tron (2005), qui pointait le désordre et l'incohérence de la gestion domaniale de l'État, cette politique s'incarne dans France-Domaine, service à compétence national rattaché au ministère des Finances et chargé de ses transactions. La consultation du site des cessions immobilières de Bercy constitue une lecture utile, en premier lieu parce qu'elle fait apparaître, dans un inventaire à la Prévert, la formidable accumulation de biens de l'État, laissant entrevoir une puissance longtemps sans borne. C'est également, pour les historiens de l'art, et plus particulièrement de l'architecture, et sans manier outre mesure l'ironie, l'occasion d'évaluer la distance entre une oeuvre architecturale et sa fiche technique... Car au milieu des casernes vides, des gares désaffectées, des maisons forestières et des terrains vagues, la liste de ces nouveaux biens nationaux comporte quelques édifices majeurs, qui ne sont pas exactement la combinaison d'un emplacement et de mètres carrés. On trouve ainsi, sous l'intitulé de «bureaux», tout l'îlot Saint-Germain du ministère de la Défense, avec l'hôtel de Brienne où flotte le souvenir du général de Gaulle ; l'ancien couvent de Saint-Thomas d'Aquin, oeuvre majeure de Pierre Bullet, devenu musée de l'Artillerie au XIXe siècle, puis édifice militaire dans ce même VIL arrondissement ; la caserne des Gardes du corps du Roi à Saint-Cloud, dite caserne Sully, grand édifice non protégé de l'architecte Dubreuil et partie importante de l'ancien château disparu. Ou encore le Butard (1750), le premier d'une série de pavillons de chasse élevés à la demande de Louis XV par Ange-Jacques Gabriel, et un temps occupé par le couturier Paul Poiret - celui-là est classé sous la dénomination de «maison forestière», son gestionnaire ayant été l'ONF jusqu'à la décision de vendre. Si la rubrique «Lieux de culte» est pour l'instant vide (aucune cathédrale à vendre, donc), signalons sous celle intitulée «Mémoriaux» un monument commémorant l'esclavage à Nantes !
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