Juste avant l'oubli

Juste avant l'oubli

Quatrième de couverture

Il règne à Mirhalay une atmosphère étrange. C'est sur cette île perdue des Hébrides que Galwin Donnell, maître incontesté du polar, a vécu ses dernières années avant de disparaître brutalement - il se serait jeté du haut des falaises. Depuis, l'île n'a d'autre habitant qu'un gardien taciturne ni d'autres visiteurs que la poignée de spécialistes qui viennent tous les trois ans commenter, sur les "lieux du crime", l'oeuvre de l'écrivain mythique. Cet été-là, Emilie, qui commence une thèse sur Donnell, est chargée d'organiser les Journées d'études consacrées à l'auteur. Elle attend que Franck, son compagnon, la rejoigne. Et Franck, de son côté, espère que ce voyage lui donnera l'occasion de convaincre Emilie de passer le restant de ses jours avec lui.
Mais sur l'île coupée du monde rien ne se passe comme prévu. Galwin Donnell, tout mort qu'il est, conserve son pouvoir de séduction et vient dangereusement s'immiscer dans l'intimité du couple.
Alice Zeniter mène, avec une grande virtuosité, cette enquête sur la fin d'un amour et donne à Juste avant L'Oubli des allures de roman noir.

Alice Zeniter a 29 ans. Elle a déjà publié trois romans, dont Sombre dimanche (Albin Michel, 2013) pour lequel elle a reçu le Prix du Livre Inter.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Raphaëlle Leyris - Le Monde du 17 septembre 2015

Extrait de Juste avant l'oubli

LE PROBLÈME DU NOM

«Malgré ses insomnies, Adrian Dickson Carr avait toujours refusé de compter les moutons avant de dormir. C'était une position de principe. Il emmerdait le tourisme rural.»
Galwin Donnell, Addiction(s).

Franck avait la malchance de porter son prénom. Il le savait. Certains prénoms vous tuent à l'instant qu'ils vous nomment. Franck était persuadé, jusque dans ses moments de bonheur les plus intenses, qu'il aurait pu avoir une vie meilleure sous une autre identité. Les gens ne le regardaient pas de la même manière que s'il s'était appelé Guillaume ou Théo. Les gens le regardaient de la manière dont lui regardait les Kevin. Il végétait sans grâce, au bas de la hiérarchie des prénoms.
Sa mère n'avait jamais expliqué les raisons de son choix. Ou il ne les avait jamais comprises. Elle disait qu'elle trouvait ça joli. Elle lui citait de nombreuses personnes que le prénom Franck n'avait pas empêchées d'accéder à la réussite, à la joie : Sinatra, Zappa - malgré le grand écart musical que demandait la juxtaposition de ces deux noms -, Provost -qui régnait sur un empire de cheveux - et une horde de footballeurs et de véliplanchistes couverts de titres et de médailles. Curieusement, elle incluait à la liste Benjamin Franklin, comme s'il s'était appelé Benjamin-Franck Lin - ce que Franck crut tout au long de son enfance.
Pendant ses années de lycée, il avait essayé d'oublier cette blessure tenace en se plongeant dans les jeux de rôles. Là, on l'appelait, au moins pour quelques heures, Seigneur des Montagnes, Guerrier du Royaume perdu, Oumane le magnifique... Il versa brièvement dans l'écriture de space-operas qu'il ne poussait jamais plus loin que les premières pages, juste pour le plaisir de donner à des kyrielles de personnages des noms qui signifiaient quelque chose, des identités radieuses. Il avait montré ces feuilles volantes, un jour, à Emilie. Il les conservait encore, dans une chemise en carton qui s'abîmait aux coins, et elle les avait trouvées intéressantes.
Mais ces échappatoires étaient éphémères, comme le lui rappelaient tous les matins l'appel fait en cours et l'énoncé morne de son état civil. «Franck Lemercier ?» demandait une voix dépourvue de magie. Il levait la main presque à contrecoeur, espérant chaque fois l'espace d'une seconde que quelqu'un d'autre réponde présent, assume la responsabilité de ce prénom qui lui pesait tant et qu'il se réveillerait comme d'un cauchemar trop long pour découvrir qu'il s'appelait autrement.
«Est-ce que la fleur que nous appelons rose, sous un autre nom, sentirait aussi bon ?» demanda un jour le fragile professeur d'anglais qui peinait à les initier à Shakespeare. La classe dormait devant tant de pédanterie inutile mais Franck, lui, comprenait instinctivement l'interrogation du poète. Et il y avait déjà répondu : non, bien sûr que non. Si les roses s'appelaient Franck, on ne parlerait pas tant de leur parfum. Et probablement, à force de n'être plus senties ni citées, les roses/Franck - par une sorte d'évolution darwinienne - perdraient lentement toute odeur. Rien ni personne ne se démène à produire de la beauté en pure perte.
(...)