Le temps de la consolation

Le temps de la consolation

Quatrième de couverture

Pourquoi est-il devenu si difficile de consoler ? Longtemps considérée comme une prérogative de la philosophie, la consolation semble désormais réservée à la psychologie ou à la religion. Car contrairement aux Anciens, nous ne croyons plus que la raison possède le pouvoir de réconforter. L'abstraction des savoirs modernes a plutôt quelque chose de désespérant, comme si la vérité elle-même était devenue affligeante. Pour les tristesses ordinaires, on s'adresse donc à un thérapeute ; pour les deuils d'exception, on convoque un dieu.
Le besoin de consolation est pourtant à la source de pratiques innombrables : chants, rituels, commémorations... Acte social, la consolation est une manière d'être ensemble malgré la séparation. On console une douleur que l'on ne partage pas, mais sur laquelle on cherche à agir. Il s'agit de convaincre l'autre qu'il est possible de vivre au-delà du point où cela semble impossible.
En cela, la consolation intéresse la philosophie au plus haut point. Elle entretient un rapport avec les pertes qui constituent notre temps : la disparition des anciens modèles communautaires suscite des désirs réactionnaires de restauration ou des abandons mélancoliques au ressentiment. Refusant cette alternative, ce livre plaide en faveur d'une politique de la consolation qui permette d'affronter collectivement ce qui nous manque et que l'on a tant de mal à nommer. En pensant la consolation, on fait droit au pouvoir subversif du chagrin que ni les injonctions au deuil ni les impératifs de résilience ne parviennent à étouffer.

Michaël Foessel est philosophe, professeur à l'École polytechnique. Il est notamment l'auteur, aux éditions du Seuil, de La Privation de l'intime (2008) et d'Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique (2012).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Robert Maggiori - Libération du 22 octobre 2015
Laurent Etre - L'Humanité du 15 octobre 2015
Roger-Pol Droit - Le Monde du 8 octobre 2015

Extrait de Le temps de la consolation

Extrait de l'introduction

Dans certains cas, un geste suffit, dans d'autres il faut tout un cérémonial. La consolation est une pratique qui se situe à la limite de l'ordinaire et de l'exceptionnel. Pour les tristesses ordinaires, on s'en remet aux paroles apaisantes glanées au hasard dans le monde. Pour les deuils d'exception, il faudrait plutôt un Dieu que l'on a décrit une fois comme le «Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation» parce qu'il a pris l'initiative d'un échange : la participation à ses souffrances contre la promesse du salut. Entre ces deux extrêmes, on trouve toute la gamme des consolations imaginées par les hommes : discours, chants, rituels, magies, constitutions, guerres, armistices, monuments... Le besoin de consolation est la source d'institutions innombrables qui font exploser les frontières entre l'intime et le public. Là où, au cours d'un conflit armé, une mère pleure son fils, l'État regrette la mort d'un soldat et l'Église la disparition d'un fidèle. Tous ces chagrins ne se valent pas, mais les institutions officielles de la consolation les rassemblent au moins le temps d'une cérémonie. Le besoin d'être consolé semble tellement universel que l'on fait feu de tout bois pour y répondre.
Son caractère instable explique en partie la méfiance des philosophes à l'égard de l'idée de consolation. En unissant l'intime et le social, les consolations procèdent à un mélange des genres où l'expression de tristesses authentiques rencontre des intentions moins avouables. Le consolateur, surtout lorsqu'il est «officiel», est suspect de vouloir colmater les brèches ouvertes par le chagrin et dans lesquelles pourrait bien s'immiscer un désir de contestation. On console ce que l'on prétend ne pas pouvoir guérir : pour un esprit animé par le doute, il y a toujours quelque chose de prématuré dans les diagnostics qui concluent à un mal incurable. Le consolateur donne quelque chose en échange de ce qui est perdu, certes, mais il s'agit de simples paroles, jamais de la «chose même». Or, le philosophe veut la chose même plutôt que les discours qui l'enrobent pour justifier l'impossibilité d'y avoir accès.
La philosophie interprète souvent comme des narcotiques les moyens dont use le consolateur pour atténuer la souffrance de l'autre. Elle incrimine parfois aussi le besoin d'être consolé. Hans Blumenberg, un des rares penseurs contemporains à prendre la consolation au sérieux, en parle comme d'un «évitement de conscience» : le sujet espère ne plus voir ce dont il est séparé (le bonheur, la justice et, surtout, le vrai). Animée au contraire par l'impératif de conscience, la philosophie considère que la lucidité est le seul chemin vers la liberté. Demander des consolations, ce serait non seulement avaliser le fait que l'on n'a droit à rien de plus, mais se maintenir dans l'illusion beaucoup plus grave qu'il n'y a rien au-delà des paroles de réconfort. Or, la philosophie explore cet au-delà qu'elle baptise en général du nom de «vérité».
Ce sont là quelques-unes des raisons qui expliquent pourquoi la philosophie moderne a abandonné la consolation, d'une part à la religion, de l'autre à la psychologie. Dans les deux cas, il s'agit pour elle de démarquer son discours de ceux qui, dans des registres divers, sont jugés trop complaisants avec la finitude. Finitude universelle de l'espérance dans un au-delà où tout sera réparé pour la religion ; finitude intime du Moi soucieux de survivre à l'abandon pour la psychologie. Ici et là, le même désir de surmonter la douleur, mais en s'adressant à un autre et sans attaquer le mal à sa racine. Le faire impliquerait de regarder le malheur comme un résultat plutôt que de l'aborder comme un point de départ pour des discours édifiants. «Ni rire, ni pleurer, seulement connaître», disait Spinoza, résumant ainsi le procès que le rationalisme (moderne) intente aux vaines consolations.