Marges, n° 21. Manifestes

Marges, n° 21. Manifestes

Quatrième de couverture

Le manifeste, pratique commune à de nombreuses formes d'engagement social ou politique aux 19e et 20e siècles, a également fait l'objet d'un nombre considérable d'utilisations par les artistes de toutes disciplines. Qu'en reste-t-il à notre époque, où les transformations politiques et sociales sont plus souvent redoutées qu'espérées ? Ce numéro de Marges observe la manière dont la scène artistique contemporaine traite de cette question.

Marges publie deux fois par an des articles de jeunes chercheurs de toutes origines sur des thématiques couvrant les différents champs de la création et de la pensée contemporaines. Ainsi que son titre l'évoque, la revue a pour objectif de donner une place importante à l'interdisciplinarité.
Son but est de donner à voir et à penser l'actualité de l'art sous toutes ses formes ; mais aussi les relations nombreuses et riches des arts plastiques à la poésie, à la musique, au théâtre, au cinéma... Le dialogue entre les champs artistiques et l'articulation entre les arts plastiques, visuels, numériques, l'histoire de l'art, l'esthétique ou la théorie de l'art trouvent leur place dans la revue.

Extrait de Marges, n° 21. Manifestes

Éditorial

Les artistes de la modernité ont longtemps été associés à deux images antagonistes : celle du créateur isolé, uniquement attaché à sa «nécessité intérieure» et celle de l'artiste oeuvrant collectivement à produire des modèles de réforme sociale. Ces deux images renvoyaient simultanément à des manifestes, c'est-à-dire à des prises de position visant à affirmer des revendications d'artistes au sein de la société. Il y en a eu de toutes sortes et dans tous les domaines : manifestes d'écrivains, d'architectes, de musiciens, de peintres, voire de personnes qui renonçaient à occuper une quelconque position artistique trop aisément identifiable. Les artistes du 20e siècle se sont ainsi retrouvés associés, souvent à leur corps défendant, à des mouvances qui parfois ne représentaient que des prétextes publicitaires, lorsqu'elles ne servaient pas les intérêts de tel ou tel critique ou galeriste.
Ces dernières années, les choses semblent avoir changé et il est difficile de repérer des mouvances clairement identifiables, les artistes redoutant visiblement plus que tout d'être embrigadés dans des actions où leur indépendance d'esprit serait mise en cause et les critiques ou les curateurs exprimant quant à eux des réticences vis-à-vis d'une forme considérée comme historiquement datée. De ce point de vue, le temps des avant-gardes historiques semble bien loin. Qu'en est-il des manifestes ? Est-il encore possible de produire des manifestes à un moment où une grande partie des artistes semble résignée à suivre les fluctuations du marché ou de la politique culturelle ? D'autres acteurs du champ de l'art ont-ils repris cette forme (critiques, curateurs) ? Y a-t-il, au contraire, un déplacement des manifestes dans des formes plus contemporaines : blogs, buzz, réseaux en tout genre ? Entre la dénonciation de l'opportunisme supposé de certains artistes et la revendication surannée de l'isolement au sein de la sphère artistique, d'autres points de vue sont-ils possibles ? Que peut être un manifeste aujourd'hui ? Qu'il soit esthétique, politique, social à partir de quelles motivations se construit-il ? Les deux premiers textes de ce numéro sont l'occasion de revenir sur l'un des derniers domaines artistiques à avoir fait appel à la pratique du manifeste : le cinéma. À partir de l'exemple de la Nouvelle Vague, Raphaël Jaudon s'interroge sur la distance qui peut exister entre la pratique des cinéastes - laquelle peut parfois sembler assez peu politisée - et son pendant, la critique de cinéma, qui lui attribue des capacités à oeuvrer dans le politique. Carlos Tello se propose, quant à lui, à partir d'exemples en partie semblables, de comparer les manifestes de la Nouvelle Vague et le phénomène de Dogme 95, un groupe de cinéastes ayant décidé de reprendre et revitaliser l'esprit manifestaire de ses prédécesseurs. Le texte suivant, dû à Anne Le Tallec, se différencie des deux premiers, en ce qu'il ne traite pas de manifestes «constitués en tant que tels» mais plutôt d'une production textuelle que l'auteur se propose de lire rétrospectivement comme relevant du genre manifestaire. Le groupe des photographes du Nouveau Documentaire Social, dont elle traite, n'a en effet jamais explicitement prétendu rédiger des manifestes, même si l'on peut voir certains de leurs textes sous cet angle.
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Jérôme Glicenstein