Hugo Pratt, la traversée du labyrinthe

Hugo Pratt, la traversée du labyrinthe

Quatrième de couverture

À l'instar de Corto Maltese, son personnage emblématique, Hugo Pratt est un mystère. Son univers - où s'entremêlent sources d'inspiration livresques et destins réels de perdants magnifiques - est si touffu, si codé que ses nombreux fans ne cessent de s'interroger sur le dessein riche et surprenant de son oeuvre.

Jean-Claude Guilbert, ami intime et compagnon d'aventures de Pratt, nous entraîne à la découverte de ce grand créateur du XXe siècle. Bien plus qu'une simple biographie, cet ouvrage, d'une originalité affirmée, libéré des conventions du genre, illustré de nombreux documents iconographiques inédits, est à bien des égards le livre définitif consacré à l'un des auteurs les plus influents de la bande dessinée.

Ancien rédacteur en chef du magazine Planète, du «Magazine de l'aventure» sur TF1, du Figaro Magazine, de ici, puis chroniqueur sur Europe 1, Jean-Claude Guilbert est notamment l'auteur du Pèlerin secret et de Ils ont tué tous les héros.

Extrait de Hugo Pratt, la traversée du labyrinthe

Extrait de l'introduction

Legs à la vie à la mort

Aucun des deux sourires ne m'a échappé. Celui de Corto et celui d'Hugo. Énigmatiques en les superposant. Ils sont l'aboutissement d'une histoire qui a commencé entre nous au printemps 1981, à Djibouti, pendant le tournage du film La Ballade plus loin. Une histoire qui dure encore, paraphée sous le signe de l'«amitié mystérieuse», ainsi que par la vision du double sourire Corto-Hugo.
J'ai toujours eu envie d'écrire comme dans un feuilleton. La vie et l'oeuvre s'y prêtent. Et puis la méthode du feuilleton, c'est la suite au prochain numéro. À la prochaine fois. À la prochaine vie... Un feuilleton auquel je me dois d'ajouter un protagoniste crucial : Livio Benedetti, qui nous a quittés dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 octobre 2013.
Lorsque je m'étais mis en tête de raconter Livio, il était encore vivant. Et bien vivant tout le temps du feuilleton où l'un et l'autre nous ajoutions ce qu'il convient de nommer des chapitres. En fait, depuis le premier jour où nous nous étions rencontrés, en compagnie de celui qui était notre cher mentor, en bon précepteur du fils d'Ulysse qu'il était lui-même : Hugo Pratt. C'était en décembre 1981. J'avais accompagné Hugo, président du jury du 5e Festival international du Film d'aventure vécue de La Plagne, organisé par la Guilde européenne du raid. J'ai une masse d'écrits de lui en réponse aux miens, souvent plus ponctués de silences et d'absences que les siens. Une masse au sens de la masse d'arme plutôt que de la multitude, car il a toujours frappé fort, Livio.
Joyeux, vigoureux, alerte. Tout en un, jamais démultiplié.
Carrier, sculpteur, poète. Autant tailleur de pierre que de voies en montagne.
L'ami d'ici-bas est passé au statut de l'ami d'ici-haut. Quel homme, quel artiste. Quel frère. Tout comme Hugo. Pourquoi ? Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincu. Mercredi 6 juin 1984, Livio m'écrit de Chambéry : «La lune ce matin est dans ma main...» Message adressé aussi à Hugo qui est en train d'en dessiner une. Un quartier de lune comme il aimait les faire.
Revenons à Livio, Hugo et moi sous le couvert d'une confession, une «confession» (est-ce le mot convenable ?) qui tire sa vérité d'un très long enjambement sur les sentiers de la pudeur, que pour la première fois j'assume et je révèle.
Voici donc l'histoire sans ambages de ce que j'appelle «ma révélation», qui commence en mars 1981 avec son épilogue qui intervient en août 1995. Quinze ans en faveur d'une vérité, non pas qui blesse, mais qui flatte. Elle débute avec deux paragraphes du livre signé Hugo Pratt, Le Désir d'être inutile (quel titre !), tirés des entretiens avec Dominique Petit-faux, et s'achève sur un dessin de la main d'Hugo exécuté trois semaines avant sa mort en présence de Livio, qui le reçut avec pour consigne de m'en transmettre une copie quand il saurait son heure venue... Un document testamentaire illustrant l'explication de l'amitié respectueuse et singulière qu'Hugo me portait. J'ai longtemps fait l'impasse sur l'agencement du bout à bout qui en témoigne, tellement le relais qu'il symbolise est à mon avantage. Et qu'il apparaît comme exagéré à mes yeux, ainsi qu'outrancier pour certains.
Comprenne qui voudra.
Accepte qui pourra.
En voici ce qu'il convient d'appeler la preuve.