Chroniques du çà et là, n° 7. Fantômes fantomatiques

Chroniques du çà et là, n° 7. Fantômes fantomatiques

Quatrième de couverture

Ont participé à ce numéro :

Corinne Atlan, Philippe Barrot,
Adrienne Chambon, Catherine Maria Chapel,
Paul-André Claudel, Lucile Druet,
Alexis Hertog, Philippe Jaffeux, Alain Joubert,
Carole Carcillo Mesrobian,
Y. M.-B., Shimmura Mari Bruno Sibona,
Emmanuel Steiner, Anne Uemura
Iraj Valipour

Extrait de Chroniques du çà et là, n° 7. Fantômes fantomatiques

Argument

Ce numéro des Chroniques du çà et là ayant pour thématique - fantômes fantomatiques -rassemble une suite d'expériences. Dans l'ombre de la postérité existe une multitude d'oeuvres oubliées, le passé semble plus incertain que l'avenir, dessinant une carte fluctuante des oeuvres qui à travers un jeu de lumière apparaissent et disparaissent. Ce qui fut n'est plus, et revient. Existe-t-il un «principe» de fantomatisation des livres (et des êtres) ?
En quête d'un livre disparu (ou une partie de soi), une succession d'images déplie une mémoire trouée. Le fantomatique ou le revenant témoigne d'une trace, qu'elle soit mentale ou physique, à la recherche d'un personnage reconstitué par des mots ou à la suite d'une enquête sur la toponymie d'une capitale révélant une autre ville engloutie.
Sur le thème des fantômes le Japon revient dans les Chroniques... avec un texte en marge confidente d'un roman et le récit sur le monde intermédiaire de ces entités du presque invisible.
Photographies et dessins s'approchent de cette part d'inexprimable et d'indicible que par raccourci on nomme fantomatique.

Philippe Barrot

*

Entretien avec Faul-André

Paul-André Claudel dont les recherches portent, entre autres, sur le parcours d'écritures «oubliées» ou «occultées» répond aux questions des Chroniques sur ces oeuvres devenues fantomatiques.

Chroniques du çà et là : La revisitation de l'histoire littéraire serait-elle capable de nous offrir une nouvelle carte des oeuvres disparues ?

Paul-André Claudel : L'histoire littéraire tend à cartographier la littérature du passé de façon efficace et didactique, mais souvent un peu simpliste : en dressant la carte de notre mémoire culturelle, les récits historiques traditionnels valorisent une poignée de grands auteurs, semblables à des astres étincelants flottant au milieu du vide. Dans un manuel de lycée ou d'université, le passé littéraire est schématisé sous la forme de majestueuses constellations qui attirent à elles toute la lumière, et repoussent dans l'obscurité les bords du tableau. Or ces zones noires, ces espaces effacés ou noircis, ne sont pas habités par le néant. Pourquoi laisser hors de vue une aussi grande part de notre patrimoine écrit ?
Il y a là une difficulté à dépasser. Nommons «corpus» la masse d'écrits indifférenciés publiés en une époque donnée (par exemple au XIXe siècle, un siècle qui voit véritablement se développer l'industrie du livre imprimé), et «littérature» la portion d'oeuvres qui s'en dégage dans un second temps pour former un ensemble compact et signifiant : on peut considérer, très approximativement, que «littérature» et «corpus» sont dans un rapport de 1 à 100.
Les 99% évacués par la mémoire collective ne méritent-ils donc aucune prise en compte ? On aurait tort de les traiter comme quantité négligeable : qu'on le veuille ou non, cette poussière d'étoiles correspond à la réalité de la production littéraire d'une époque. Il ne faut pas négliger cette dimension perdue de notre littérature, antérieure à tous les processus de sélection mémorielle. La vie littéraire d'un moment historique donné repose sur une production extrêmement diversifiée, quelque peu anarchique, ayant sombré par pans entiers : romans d'un jour, best-sellers sans lendemain, recueils édités à compte d'auteur, pamphlets en lien avec une actualité brûlante, mais également périodiques spécialisés, revues artisanales, chroniques mondaines, critiques théâtrales, billets d'humeur... Une part essentielle de l'écriture - peut-être la plus vitale -s'épuise dans la courte durée et disparaît ensuite des souvenirs. J'irais même jusqu'à dire que la littérature vit principalement de ces textes que nous ne lisons plus.

Chroniques... : Vous utilisez parfois l'expression «oeuvres usagées» : pourriez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

P.-A. Claudel : Il n'est pas aisé de désigner ce corpus sorti à un moment ou à un autre de la «zone de visibilité», et de facto exclu du panthéon de la littérature. Je présente volontiers ces oeuvres marginalisées comme des oeuvres «hors d'usage» ou «déclassées», plus ou moins marquées par le «jauni» ou le «démodé» : il s'agit d'insister par ce biais sur la fragilité propre à l'activité littéraire, et plus exactement de mettre en lumière le processus de vieillissement qui frappe presque irrémédiablement tel ou tel écrit. Qui se souvient que c'est Koenigsmark de Pierre Benoît qui a lancé en 1953 la collection du Livre de Poche ? Et pourtant, ce roman qui fut si populaire jusqu'aux années Soixante - adapté à quatre reprises au cinéma - n'est plus vraiment lu de nos jours, sinon par les spécialistes de Pierre Benoît. On mesure par un exemple comme celui-ci les aléas du goût romanesque, et la ségrégation de certaines oeuvres, finalement exclues de l'esthétique moderne.
(...)