Communisme : la guerre des mémoires

Communisme : la guerre des mémoires

Quatrième de couverture

L'effondrement du système communiste en 1989-1991 a bouleversé l'histoire de l'Europe aussi bien que de l'Asie. Depuis, les témoins ont pu s'exprimer, les archives se sont ouvertes, révélant l'ampleur de la terreur et des crimes commis contre les populations. Une véritable guerre des mémoires a dès lors débuté : mémoire glorieuse des communistes, ex-communistes et néo-communistes (révolution d'Octobre, Front populaire, guerre d'Espagne, victoire de 1945) contre mémoire tragique des victimes, depuis la guerre civile russe jusqu'au génocide cambodgien des Khmers rouges, en passant par la famine ukrainienne, les annexions soviétiques, la déportation des «peuples punis», la communisation forcée de l'Europe centrale et orientale, la terrible famine du Grand Bond en avant maoïste et la Révolution culturelle chinoise... Au total, des dizaines de millions de morts. Cette guerre des mémoires, qui dure maintenant depuis un quart de siècle, constitue un enjeu fondamental pour l'unité de l'Union européenne, mais aussi pour les relations de l'Europe avec la Russie et la Chine. À terme, seul un grand travail historique permettra de déboucher sur ce que Paul Ricoeur nommait «la juste mémoire» - une véritable mémoire européenne commune.

Stéphane Courtois est l'auteur de nombreux ouvrages sur le communisme et le totalitarisme. Directeur de recherche honoraire au CNRS, il est notamment le maître d'oeuvre du Livre noir du communisme (1997), et le fondateur et directeur de la revue Communisme en 1982, devenue ouvrage annuel en 2013. Il a réuni ici les meilleurs spécialistes des pays concernés.

Extrait de Communisme : la guerre des mémoires

STÉPHANE COURTOIS

La mémoire du communisme : un enjeu européen

Vingt-cinq ans après la chute du Mur de Berlin et l'implosion de l'URSS, la vision du communisme en Europe - de l'Atlantique à l'Oural - a considérablement évolué. Après des décennies de domination de la mémoire glorieuse du communisme, peut-on parler de bouleversement, de renversement au bénéfice d'une mémoire tragique ? On a pu le croire dans les années 1990, mais on peut en douter depuis le début du XXIe siècle tant on assiste désormais non pas à une simple concurrence de la mémoire des victimes, mais à une véritable guerre des mémoires qui, en certains endroits du continent, a conduit à la guerre tout court - comme dans l'ex-Yougoslavie ou en Ukraine plus récemment.
La chute inattendue et sidérante du Mur de Berlin, des «démocraties populaires» et de l'URSS a créé une situation géopolitique et politique totalement nouvelle, transformant soudain la mémoire du communisme en un énorme enjeu européen. Enjeu mémoriel et historique, mais aussi idéologique, politique et identitaire dans une Europe qui en quelques années a vu sa part centrale, orientale et russe passer d'un régime totalitaire de basse intensité à des démocraties parlementaires et d'une économie administrée à une économie de marché. Formidable époque de transition où les questions de mémoire et d'histoire ont joué, et continuent de jouer, un rôle essentiel. Comme l'a si bien dit la poétesse roumaine Ana Blandiana, fondatrice du Mémorial des victimes du communisme de Sighet au Maramures :

«Lorsque la justice ne réussit pas à être une forme de mémoire, seule la mémoire peut être une forme de justice.»

Histoire, mémoire et justice relèvent de trois logiques distinctes. Si elle est une forme d'évocation du passé, la mémoire renvoie surtout à un «vécu» qui à la fois trie les souvenirs, en choisit certains en les mythifiant, et fonde une identité. L'histoire est à l'inverse une construction «savante» fondée sur un discours critique qui impose une sélection des faits et vise une connaissance qui repose sur un récit structuré. Quant à la justice, elle n'est en principe là que pour condamner des crimes et délits de personnes physiques, vivantes et tombant sous le coup de lois élaborées dans un cadre démocratique. Mais, dans une situation aussi inédite que la période de transition, il arrive que ces trois logiques convergent pour aider les sociétés à prendre un nouveau départ. Elles peuvent aussi diverger sous l'effet de puissantes pressions politiques intérieures et extérieures spécifiques à chaque pays sortant d'un régime communiste. Nous voudrions donc ici esquisser un tableau d'ensemble de l'évolution de la vision du communisme depuis un quart de siècle, à travers mémoire et histoire.

LE TRIOMPHE DE LA MÉMOIRE COMMUNISTE

À la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, le triomphe militaire de l'URSS a permis au mouvement communiste international de forger une puissante mémoire, commune à tous les partis communistes, qu'ils se soient ou non emparés du pouvoir, et mise en forme de manière systématique. Elle était relayée par des moyens de propagande gigantesques - journaux, revues, livres, films, etc. - et surtout par la création et la mise en scène de lieux de mémoire à la gloire de chefs et militants communistes morts ou même vivants : pose de plaques, baptême de rues, de places, de stations de métro et même de villes, érection de statues et de monuments, et surtout cérémonies ritualisées destinées à faire vibrer cette mémoire glorieuse, tant dans sa dimension héroïque que martyrologique. Cette puissante mémoire était le fruit d'une construction cohérente qui instituait une continuité révolutionnaire censée définir le camp du Peuple, de la Paix, de la Démocratie et du Communisme, bref du Bien.
Comme une matriochka, cette mémoire comprenait cinq éléments principaux étroitement imbriqués et ajustés. Le premier renvoyait aux sources du communisme du XXe siècle : la révolution d'Octobre - «le charme universel d'Octobre» disait François Furet -, incarnée par Lénine, un personnage qui était à lui seul un lieu de mémoire emblématique.

(...)