Le grand désarroi : enquête sur les Juifs de France

Le grand désarroi : enquête sur les Juifs de France

Quatrième de couverture

En janvier 2015, les victimes de l'Hyper casher de la porte de Vincennes n'ont pas été assassinées à cause de ce qu'elles avaient fait - exercer leur liberté d'expression ou veiller à l'ordre républicain - mais uniquement à cause de ce qu'elles étaient. Comment, dès lors, peut-on être juif en France ? Comment vivre avec ce traumatisme qui s'ajoute à l'augmentation constante des actes antisémites depuis les années 2000, aux effets délétères d'une détestation croissante d'Israël, et aux massacres abominables de Toulouse et de Bruxelles ?

Salomon et Victor Malka, écrivains et journalistes, ont voulu répondre à cette question en allant à la rencontre de juifs de toutes tendances à Toulouse, Strasbourg, Bordeaux, Lyon, Marseille, Nice... Ils ont interrogé des intellectuels, des responsables religieux et associatifs, assisté à des colloques, scruté le fait juif dans des livres et films contemporains, dans les discours des musulmans.
Le tableau qu'ils dressent est beaucoup plus contrasté que ce que l'on pourrait croire : non, la tentation de l'émigration n'est pas générale ; non, le réflexe communautariste est loin d'être la seule réponse à une peur pourtant bien palpable. Mais par-delà les différentes réactions régionales et individuelles qu'ils ont constatées, un sentiment domine : le grand désarroi des citoyens juifs de notre pays.

Une enquête passionnante qui soulève des questions fondamentales pour l'avenir de notre République.

Extrait de Le grand désarroi : enquête sur les Juifs de France

Un coup sur la tête

Quand les historiens reviendront sur les premières décennies de notre siècle, ils retiendront sûrement la date du 7 janvier 2015. C'était la date de parution du livre de Michel Houellebec, Soumission. Seulement, ce même jour, deux hommes, les frères Kouachi, entraient dans les locaux de Charité Hebdo et abattaient de sang-froid douze personnes, dont des caricaturistes très connus, très aimés : Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, et un économiste, collaborateur du journal, Bernard Maris... Tous les observateurs ont relevé le professionnalisme de l'exécution. Les terroristes savaient le jour et l'heure de la conférence de rédaction du magazine. Ils connaissaient les noms de leurs victimes. Et ils ont quitté les lieux tranquillement en criant : «Nous avons vengé notre prophète Mahomet !», et «Nous avons tué Charlie !»
La France était sous le choc, mais elle n'était pas au bout du tourbillon. Commençait un rodéo dans les rues de Paris et dans les environs de la capitale, suivi d'une fusillade à Montrouge puis d'une double prise d'otages. L'une à Dammartin, près de Roissy, dans une imprimerie où tentaient de trouver refuge les frères Kouachi. L'autre dans le 20e arrondissement de Paris, porte de Vincennes, dans un hypermarché casher où Amedy Coulibaly, djihadiste lui aussi, ancien du Mali, d'Irak, de Syrie, du Yémen, formé dans tous les camps d'entraînement de ces pays, organisait une seconde prise d'otages qui devait s'achever dans le sang : Yoav Hattab (vingt et un ans), Yohan Cohen (vingt ans), Philippe Braham, François-Michel Saada trouvaient une mort tragique sous les balles.
Jours terribles pour la France. Journées noires pour le judaïsme français. Quatre nouveaux noms s'inscrivaient sur la liste des victimes de cette terreur qui avait fondu en plein coeur de Paris et qui a laissé la communauté juive de France hébétée. Pour la première fois depuis la guerre, des synagogues ont fermé leurs portes le shabbat parce que les fidèles étaient dans le désarroi et qu'ils ne savaient pas comment le climat allait tourner.
Après Toulouse, Bruxelles, Sarcelles, Créteil, de nouveau Paris. Les auteurs des attaques ont le même profil. Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ressemblent beaucoup à Mohammed Merah, l'auteur du massacre de l'école juive de Toulouse en 2012, ou à Mehdi Nemmouche, l'auteur de la fusillade du Musée juif de Bruxelles en 2014. Sauf que les terroristes de cette nouvelle cuvée ont bien préparé leurs méfaits et ne sont pas des «loups solitaires», comme on a pu le penser. Sauf qu'on a allongé la liste des cibles préférentielles : aux policiers et aux juifs, on a ajouté les journalistes, les dessinateurs, les tenants de la liberté d'expression. Les trois djihadistes qui ont affolé la population française pendant trois jours se sont en fait partagé les tâches : aux uns les amateurs de crayon, à l'autre les policiers et les juifs. À BFM TV qui lui demandait au téléphone, pendant qu'il détenait les otages (interview heureusement non diffusée) pour quelle raison il avait choisi l'Hyper casher de la porte de Vincennes, Coulibaly devait répondre, goguenard : «Parce que je voulais trouver des juifs !»