Revue de l'art, n° 190. Au temps de Louis XIV

Revue de l'art, n° 190. Au temps de Louis XIV

Quatrième de couverture

Editorial

Marianne Cojannot-Le Blanc
Apprécier les arts du règne de Louis XIV : une gageure pour notre temps ?

Etudes

Marie Pauline Martin
Le Cabinet des Beaux-arts de Charles Perrault : le monument d'un moderne

Anne Le Pas de Sécheval
Jules Hardouin-Mansart et le décor intérieur du Dôme des Invalides
L'architecte ordonnateur, le dessin et les relations entre les arts

Koenraad Brosens
Les manufactures royales et la loi du marché. La tapisserie à Paris et à Beauvais

Notes et documents

Stéphane Castelluccio
Madeleine de Scudéry et Versailles
Des châteaux enchantés au château enchanteur

Robert W. Berger
Les bustes de Louis XIV par Le Bernin et Warin : marbres, bronzes et copies

Benjamin Ringot
Politique des arts et pratiques artistiques : le rôle de la surintendance des Bâtiments du roi

Claire Mazel
Le portrait d'Antoine Coysevox sous la plume de Fermel'huis
Un sculpteur en mouvement

Hendrik Ziegler
L'art français à l'épreuve du jugement allemand : le cas de l'hôtel d'Amelot de Bisseuil examiné par Leonhard Christophe Sturm

Découvertes

Alexandre Cojannot
Le château de Châteauneuf-sur-Loire au XVIIe siècle : à propos de la maquette d'un projet de Pierre Bullet en 1679

Etienne Faisant
Une oeuvre inédite de Jean-Baptiste Tuby d'après Charles Le Brun : le tombeur d'Henri de Matignon

Bibliographie critique

Extrait de Revue de l'art, n° 190. Au temps de Louis XIV

Éditorial

Apprécier les arts du règne de Louis XIV : une gageure pour notre temps ?

«Les arts sous Louis XIV» : l'expression, concise et bien rythmée, s'est communément imposée pour désigner les arts en France dans la deuxième moitié du XVIIe siècle. Elle est pourtant porteuse de raccourcis, au premier rang desquels celui qui consiste à réduire la richesse de la vie artistique à des rapports de domination. Le préjugé est ancien. On connaît l'étonnant mélange de fascination et de répulsion que suscite, en France comme à l'étranger, le règne de Louis XIV, tantôt regardé comme une remarquable entreprise de structuration politique, administrative et économique du royaume, tantôt décrié en raison d'une politique étrangère belliqueuse, de l'exercice autoritaire du pouvoir, de l'obsession enfin de l'apologie du monarque, cantonnant les hommes de lettres et les artistes à des missions flagorneuses. Les estampes et les médailles, les monuments et les peintures, les décors et les statues auraient ainsi été produits en abondance, mais au prix de leur asservissement aux besoins et à la cause exclusive du roi. L'ambition haute de concevoir le «portrait du roi», analysée par Louis Marin, était inséparable de la «brosse à reluire», selon l'expression de Marc Soriano.
Bien des qualités des arts élaborés dans le giron de Versailles ou des Gobelins peuvent expliquer ce désamour. L'écart culturel, de plus en plus béant, qui sépare notre société contemporaine des valeurs du Grand Siècle, affecte évidemment le champ artistique, notamment en ce qui concerne l'établissement de règles et de préceptes ou le respect accordé aux traditions et aux conventions. Comment goûter en outre des oeuvres dont on sait que, souvent, celui qui en eut l'idée ne les dessina pas, celui qui les esquissa ne les exécuta pas ? Comment regarder des artistes, les sculpteurs en particulier, qui furent ballottés, selon les chantiers, entre l'autorité d'un architecte ou la mise sous la tutelle d'un premier peintre, mais qui ne furent presque jamais maîtres de leur dessin, voire de leur manière ? Comment s'intéresser à des oeuvres, non seulement soumises à de sérieux impératifs de délais, freins évidents à la diversification et au renouvellement des inventions, mais encore à l'exigence de discrétion qui sied à l'élément d'une suite : une grande commande de sculptures, les plafonds d'un appartement en enfilade, des tableaux en pendants ? Quelle qu'elle fût, la manière de chaque artiste ne devait pas menacer l'unité générale prioritairement recherchée, ce dont le grand appartement du roi à Versailles est le parfait témoignage. Le travail en équipe, «à la chaîne», et les oeuvres «sérielles» qui en sont issues, heurtent certaines attentes ordinaires de notre époque en matière de création artistique, en matière d'originalité de l'oeuvre autographe et de liberté de l'artiste, notions qui étaient au mieux en gestation au XVIIe siècle en France.
On sait que l'organisation des arts au service de Louis XIV a modifié en profondeur les conditions d'activité des artistes. L'appellation de mécénat ne saurait la décrire, au sens où le roi n'avait certes pas la générosité et le désintéressement prêtés à Mécène. On ne peut davantage la réduire au modèle pluriséculaire de production des arts dans les cours princières, où quelques artistes, par leur talent censé être universel, répondaient à l'extrême diversité des commandes. S'impose l'originalité propre à une organisation strictement hiérarchisée et centralisée des questions artistiques, marquée par la création d'institutions fortes, surintendance des Bâtiments du roi, académies artistiques et manufactures royales, où quelques individus cumulaient plusieurs fonctions ou charges sous l'autorité directe du pouvoir politique. La première exposition monographique consacrée à l'ensemble de la carrière de Le Brun depuis celle de 1963 à Versailles n'aura lieu que l'an prochain ; que les institutions patrimoniales aient ainsi négligé le peintre incontestablement le plus talentueux qui ait été actif en France au Grand Siècle, est un objet de stupéfaction, qui en dit long sur la disgrâce qui le frappe et, avec lui, les arts qu'il domina un temps sur le plan institutionnel.
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