La boîte, Suivi de Femmes en face d'un homme silencieux

La boîte, Suivi de Femmes en face d'un homme silencieux

Quatrième de couverture

Tu m'as vue soudain vue vraiment
dites-moi vous la belle muette
ça a été tes premiers mots pour moi
dites-moi vous la belle muette
ça disait tout de nous deux déjà
au moins tu avais entendu mon silence
et qu'il était plein de mots à en craquer
ça signe l'amour ça finalement non ?

La Boite. Un flot de parole pour conjurer l'absence. Que faire d'autre lorsqu'on se retrouve «avec l'immense» sur les bras ? Comment lui faire une place ?
Femmes en face d'un homme silencieux a été initialement écrit en anglais. La dynamique de ces paroles tient au mur de silence auquel elles s'affrontent.

Poète, romancier, dramaturge, critique, Jean-Pierre Siméon est né en 1950 à Paris. Il a fondé avec Christian Schiaretti le festival Les Langagières à Reims et est désormais «poète associé» au Théâtre National Populaire de Villeurbanne. Il est l'auteur de nombreux recueils de poésie, de romans, de livres pour la jeunesse, et a publié au Solitaires Intempestifs dix-sept pièces de théâtre ainsi que des essais et des traductions de l'anglais et de l'allemand. En 2013 sont publiés une première sélection de ses pièces dans la collection «Oeuvres choisies» ainsi que la réédition de Stabat Mater Furiosa dans la collection «Classiques contemporains». Son oeuvre a été récompensée de nombreux prix, parmi lesquels le prix Antonin Artaud en 1984 et le prix Max Jacob en 2006.

Extrait de La boîte, Suivi de Femmes en face d'un homme silencieux

Une femme avec une boîte entre les mains.

Bon eh bien maintenant quoi ?
qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire
de toi à présent que tu ne pèses même pas
le poids d'un oiseau mort où
je te mets maintenant dis donc on
fait ça pardi parce qu'on se dit
que ça encombre moins le monde
eh bien moi je dis bernique !
ce grand barda d'os de poils et de chair
qu'on traîne avec soi toute sa vie
ça tient moins de place finalement
que ce rien qui tient dans la main
si tu savais mon chéri comme il est lourd
ce rien de toi comme il pèse
c'est drôle de tenir un mort dans
ses mains un mort tout entier
non mais c'est mal dit ce n'est pas
un mort que je tiens là dans la boîte
c'est la mort c'est la mort tout entière
que je porte qui tient entre dix doigts
bref où je vais vous mettre vous deux
toi et ta grande mort silencieuse
sur l'étagère du haut à la cuisine
avec les épices par exemple oui ?
safran oui ? ni vu ni connu
je vous étiquette safran je ne sais pas
safran cannelle fenouil ou gingembre
lequel a le goût de l'amour perdu ?
ou alors tiens non dans la bibliothèque
c'est ça qui serait juste un livre
c'est toute une vie morte n'est-ce pas ?
une vie qui tient dans la main
le plaisir le vent le rire la douleur
et des milliers de silences avec
tout ça qui fait une vie d'homme
le grand immense qui tient dans une main
non tu n'aimais pas les livres
ou alors sur la cheminée
pour que tes cendres n'aient pas froid en hiver
mais pas dans la chambre non
ta mort n'entrera pas là
je ne veux pas dormir sous l'oeil de ta mort
je veux te retrouver vivant dans mes nuits
te retrouver vivant dans le pli des draps
le creux de ton sommeil dans l'oreiller
je veux l'embrasser dans mon sommeil»
pourquoi les morts sont-ils vivants dans la nuit ?
pourquoi reviennent-ils près de nous
s'allonger sous les draps contre nous ?
parce que la nuit est faite pour ça
pour que les âmes sans plus de corps s'embrassent
je veux que ta chaleur me tienne dans ses bras
ta chaleur absente mais qui me reste
si chaude l'amour ce n'est que ça
s'endormir dans la chaleur des bras
même quand les bras ne sont pas là
bon on n'est pas plus avancés
où je vais te mettre mon chéri ?
que je te pose ici ou ici ou là
finalement qu'est-ce que ça change ?
(...)