A travers la Sibérie orientale

A travers la Sibérie orientale

Quatrième de couverture

Gontcharov est un auteur capable de rendre le comique inhérent à la vie et de communiquer l'amour profond que lui inspire le spectacle du monde. Nous trouvons dans ces textes les ingrédients savoureux de la littérature russe du XIXe siècle : les tourments de l'esprit, la dépression des belles âmes, les vilains petits tâcherons de bureaux vulgaires, la vodka maison, la corruption et l'arnaque.
Le recueil est composé des trois titres suivants : «À travers la Sibérie orientale» qui nous fait découvrir un auteur plein d'humour et de curiosité pour ses semblables. «Est-il bien ou est-il mal de vivre en ce monde» révèle davantage un Gontcharov féministe. Enfin, «La soupe de poisson», l'un des derniers textes de l'auteur, révèle son humour légèrement grivois, avec une touche tchekhovienne.

Extrait de A travers la Sibérie orientale

LA SOUPE DE POISSON
Esquisse

Cette pochade, écrite en 1891, l'année de la mort de Gontcharov, est son dernier texte littéraire. Il n'a pas été publié de son vivant.

Deux télègues sortirent d'une maison de la ville de S., chacune attelée à une paire de chevaux repus et bien gras. Les femmes allaient dans la première : l'épouse de l'intendant du domaine d'un aristocrate, celle du sacristain d'une des églises et celle d'un petit-bourgeois de la ville ; toutes entretenaient des relations très amicales. Erema le bedeau, homme pieux et semble-t-il paisible, conduisait cette première télègue. Il avait le dos long et les jambes courtes, raison pour laquelle on ne lui donnait pas une aube, bien qu'en dehors de ses obligations de bedeau, consistant à sonner les cloches, il aidât le sacristain de l'église. Célibataire, il avait toujours l'intention de se marier, mais personne ne voulait de lui, car il claudiquait et avait de maigres revenus. Il ne rendait pas seulement service au sacristain à l'église, mais chez celui-ci : il fendait des bûches et portait de l'eau en rouscaillant, il se murait dans un silence résigné quand le sacristain ou sa femme le brocardaient. Il était assis sur le siège du cocher et tournait la tête tantôt vers l'une tantôt vers l'autre des passagères quand elles lui piquaient le dos avec la pointe de leur ombrelle.
- Devine qui c'est, Erema ! lui demandaient-elles.
Il se retournait sans rien dire en exhibant ses dents blanches dans la direction de l'une ou de l'autre.
- Piquez-le fort ! Allez-y fort, bien fort ! s'écriaient les hommes depuis l'autre télègue qui les suivait. Tu parles d'un veinard, installé comme il est avec nos épouses !
Dans la première télègue où les femmes avaient pris place et que conduisait Erema, il y avait un samovar avec des tasses et des verres, des assiettes, du pain, du sel et diverses victuailles, tout ce qu'il fallait pour la table et que les femmes avaient pu emporter.
Dans la seconde, s'étaient installés les maris de ces dames : le sacristain, l'intendant et le petit-bourgeois. Ils avaient emporté une senne et tout le nécessaire pour pêcher, ainsi que de la vodka, des liqueurs et de la bière. Ils se proposaient d'aller dans une île sur la Volga pour attraper des poissons, grâce auxquels ils prépareraient sur place une soupe, pour se repaître de thé et de tout le reste. Bref, c'était une sorte de pique-nique dont cette compagnie avait depuis longtemps le projet.
Erema était reçu dans les trois familles et tout le monde, hommes et femmes, savait qu'il était un benêt paisible, un brave gars amusant sur le compte duquel on pouvait impunément se gausser à loisir. Parmi les femmes, l'épouse de l'intendant tenait le rôle principal. Elle racontait à ses amies quelque ragot qui courait en ville et celles-ci riaient à gorge déployée.
- Piquez-le fort ! Allez-y fort, bien fort ! vous voyez comme il conduit paresseusement ! continuaient de crier les hommes derrière elles.