Une soirée littéraire

Une soirée littéraire

Quatrième de couverture

Après avoir lu les premiers chapitres, l'auteur se lev et proposa de faire une pause. Les auditeurs quittèrent leur place en silence, comme s'ils réfléchissaient aux commentaires qu'ils devaient faire des premiers chapitres - et ils ne dirent rien ; l'un s'adonnait à de petits bâillements, l'autre se dégourdissait les jambes, seule madame Lilina, qui affichait un rire resplendissant, répétait «très joli», et la ne comtesse, la demoiselle Siniavskaïa, les yeux humides, plongea son regard dans celui de sa mère, serrant bien fort sa main, et toutes deux se levèrent du canapé.

Extrait de Une soirée littéraire

«... Le cygne s'élance vers les nuages,
L'écrevisse recule, et l'eau attire le brochet !»
Krylov

PREMIÈRE PARTIE
LA LECTURE

Devant l'une des maisons du boulevard de la Garde à Cheval, aux environs de huit heures du soir, au mois de mai, plusieurs voitures arrivèrent à la queue leu leu devant l'une des entrées, et, après avoir débarqué ces messieurs, s'en retournèrent chez elles. À huit heures précises, le suisse reçut l'ordre de ne plus admettre personne.
Une trentaine d'invités des deux sexes s'étaient réunis ce soir-là chez Grigori Petrovitch Ouranov pour écouter la lecture d'un nouveau roman.
Peu parmi eux connaissaient l'auteur en tant qu'écrivain. Il avait publié, de façon anonyme, quelques articles sur des questions financières et politico-économiques, qui n'avaient été remarqués et appréciés à leur juste valeur que par quelques spécialistes. Il avait écrit, par ailleurs, un essai de mémoire diplomatique, publié en un fort petit nombre d'exemplaires et destiné à quelques privilégiés. Il avait naguère occupé un poste dans une ambassade au sud de l'Europe et passé ses jeunes années à l'étranger. Maintenant, comme le maître de céans chez qui avait été fixée cette lecture, il était membre d'un conseil et présidait, en outre, on ne sait quelle commission chargée de diverses réformes. Dans le grand monde, on l'aimait pour son immense richesse, sa franche hospitalité et son affabilité ; ses proches, pour ses éminentes qualités d'esprit et de caractère.
La rumeur concernant ce roman s'était cependant propagée à l'intérieur de son cercle. Quand on lui posait des questions, l'auteur ne niait pas qu'un roman était en cours d'écriture, mais il ne s'étendait guère plus à ce sujet. On savait qu'il devait le lire à quelques amis, chez lui, mais ces personnes avaient gardé à ce sujet un silence discret.
Grigori Petrovitch Ouranov, l'ami et collègue le plus proche de l'auteur, n'avait pas, lui non plus, été mis dans la confidence. Il avait essayé d'obtenir de l'auteur des réponses à ses interrogations, mais en vain.
- Tu ne lis pas de romans, lui avait-il dit, qu'est-ce que cela peut te faire de savoir ce que j'ai écrit ? Voilà pourquoi je ne t'ai pas invité dans le cercle de mes familiers pour que tu l'écoutés.
- Et tu me vexes, en plus ! répliqua Ouranov. Si tu considères que je suis indifférent au roman ou à la littérature en général, cela ne signifie tout de même pas que je le sois vis-à-vis de toi et de ton oeuvre.
Ce reproche piqua l'auteur qui promit de lire son texte chez son ami. Ouranov lui envoya la liste des personnes invitées, appartenant, pour la plupart, au cercle de leurs connaissances et de leurs amis communs. L'auteur la lui retourna avec son accord, le priant d'ajouter une relation qui leur était également commune - la comtesse Siniavskaïa et sa fille, ainsi que deux de leurs collègues. Ouranov triomphait.