Etats provisoires du poème. Volume 15, Esprit public

Etats provisoires du poème. Volume 15, Esprit public

Quatrième de couverture

Si l'on veut bien admettre que l'art, le théâtre, la poésie ne sont pas des affaires privées mais qu'ils sont par essence des biens publics, nécessairement à partager puisqu'ils sont dans la cité l'occasion d'une émancipation collective des consciences, quelles conséquences pour ceux qui en sont les protagonistes ? Quelle sorte de contrat, implicite ou explicite, symbolique et financier, s'établit entre public, artistes et pouvoirs publics ? C'est à ces questions que, chacun à sa manière, directe ou allusive, répondent les contributeurs de ces XVes États provisoires du poème, dans une période où le retrait de l'État et des collectivités territoriales dans tous les domaines de la création fait craindre que se perde cet esprit public qui a fondé historiquement la politique culturelle de notre pays.

Jean-Pierre Siméon

Auteurs : Jean Bellorini
Claude Hagège
Nimrod
Jean Rouaud
Christian Schiaretti
Michel Vinaver

Extrait de Etats provisoires du poème. Volume 15, Esprit public

Que votre esprit vienne compléter nos imperfections.
William SHAKESPEARE, Henri V.

Pauline Noblecourt : Qu'est-ce qui t'a poussé à demander ce numéro des États provisoires du poème dans la période que l'on vit, qu'est-ce qui rend cette question d'esprit public absolument cruciale ?

Christian Schiaretti : Il y a, d'une part, une circonstance personnelle : vu l'âge qui est le mien, et vu le parcours qui est le mien, on peut dire que l'accomplissement de mon cheminement est à sa fin. La partie proprement institutionnelle de mon parcours - c'est-à-dire celle qui me lie contractuellement à la République - arrive à échéance. Il n'y a pas d'ambiguïté là-dessus : je ne repartirai pas dans une grande institution nationale, la question de la Comédie-Française est derrière moi. Je dois donc être en mesure de faire le bilan de ce à quoi j'ai servi - si j'ai servi à quelque chose. Si je regarde derrière moi, mon parcours est divisé en trois parties : la première est celle de la compagnie, liée à un petit lieu, le théâtre de l'Atalante, une sorte d'alternative artistique comme beaucoup de jeunes créateurs en connaissent quand ils commencent leur démarche. Puis il y a un engagement institutionnel, la Comédie de Reims, et ensuite le TNP, avec la charge symbolique du lieu. On peut dire que la part institutionnelle de mon parcours occupe les deux tiers de mon itinéraire. Au moment de l'achever, il serait bien de se poser la question du pourquoi : quel sens a pu avoir, non pas ma vie, mais au moins cet engagement.

Il y a ensuite le contexte politique général tel que je l'appréhende. La question du service public est aujourd'hui en souffrance. D'une part, d'un point de vue politique, c'est une conception même de la relation du citoyen à la chose publique, à la res publica, qui est remise en cause, pour des raisons économistes. Et d'un point de vue idéologique et lié à l'art dramatique lui-même, certains hommes de théâtre rejettent la notion de service public : les institutions sont pensées comme des lieux d'épanouissement personnel qui permettent de s'exercer à l'intérieur d'un outil confortable. Tout est envisagé du point de vue de l'artiste lui-même et de sa qualité intrinsèque, pas du point de vue du contrat. La dimension contractuelle m'intéresse en soi : quelle est la valeur des contrats que l'on signe avec la République ? Est-ce que c'est l'artiste qui s'inféode à la République, ou est-ce la République qui s'inféode à l'artiste ?

(...)