Diviser pour tuer : Les régimes génocidaires et leurs hommes de main alerte

Diviser pour tuer : Les régimes génocidaires et leurs hommes de main alerte

Quatrième de couverture

Les études portant sur les génocides sont restées enfermées dans un système d'oppositions étroit : les massacres de masse sont-ils le point culminant de la «modernité» ou même de la «démocratie», ou au contraire la manifestation d'un «effondrement de la civilisation» et d'un «retour à la barbarie» ? Ceux qui les ont perpétrés sont-ils des hommes «ordinaires» ou bien des «psychopathes» ? Et la Shoah représente-t-elle une singularité historique ou peut-elle être comparée à d'autres entreprises génocidaires ?
À travers l'analyse d'une vingtaine d'épisodes d'extermination du XXe siècle, ce livre entend dépasser ces approches pour comprendre à quelles conditions la frénésie meurtrière qu'ils manifestent peut éclater et comment des individus se révèlent disposés à y prendre part.
À leur sujet s'est développée une conception singulière : ceux qui, des semaines, des mois, voire des années durant ont massacré leurs semblables, sans scrupules, sans pitié, parfois avec entrain et, après coup, sans remords seraient des «hommes ordinaires» obéissant simplement aux ordres ou à l'idéologie du temps. En somme : «Vous et moi, dans les mêmes circonstances, aurions fait la même chose.» Interrogeant le déroulement des faits et les témoignages, souvent négligés ou pris au pied de la lettre, des protagonistes, Abram de Swaan ébranle ici radicalement la thèse de la «banalité du mal».

Sociologue, professeur émérite à l'Université d'Amsterdam, Abram de Swaan est l'auteur de nombreux travaux, largement traduits à travers le monde, parmi lesquels Sous l'aile protectrice de l'État (PUF, 1995), Human Societies (2001) et Words of the World (2001).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Béatrice Bouniol - La Croix du 27 janvier 2016

Extrait de Diviser pour tuer : Les régimes génocidaires et leurs hommes de main alerte

Extrait de l'introduction

Nous connaissons des temps pacifiques. De façon très épisodique, des hommes sont massacrés par d'autres hommes ; il est extrêmement rare qu'ils soient la proie d'autres espèces d'animaux, exception faite des micro-organismes. Mais, en dépit du caractère rassurant des statistiques, beaucoup de gens vivent dans la peur des criminels - qu'ils agissent isolément ou en bandes - et des groupes terroristes. Et, dans l'époque de paix qui est la nôtre, ils n'ont pour la plupart qu'une conscience vague du fait que les guerres ont tué des centaines de milliers, voire des dizaines de millions de combattants. Quant à la violence de masse exercée contre des citoyens sans armes, elle a prélevé au cours du siècle dernier un tribut encore trois à quatre fois plus lourd en vies humaines : pas moins de cent millions, et peut-être bien plus. De tels massacres à grande échelle ont requis l'intervention de milliers, voire de centaines de milliers de meurtriers. Ces hommes (car il s'agissait presque toujours d'individus de sexe masculin) étaient prêts à tuer indistinctement, des heures, des jours, parfois des semaines durant - dans certains cas, ils ont continué ainsi pendant des mois et même des années.
À la différence du commun des criminels, qui s'oppose au courant social dominant et opère en cachette, seul ou avec tout au plus quelques complices, les meurtriers de masse agissent presque systématiquement en nombre, au su de toute une communauté, et sur ordre des autorités. Ils disposent, sans exception, du soutien de leur environnement social et, très souvent, ils sont membres des institutions du régime en place. Contrairement aux terroristes, les meurtriers de masse ne tiennent pas à ce que leurs actions soient largement connues.
En règle générale, les forces armées combattent des adversaires qui les égalent en matière d'armement, de formation et de coordination. En revanche, les meurtriers de masse, bien armés et organisés, s'en prennent à des victimes sans armes, sans entraînement ni organisation, qui n'ont aucune chance d'échapper à ceux qui viennent les tuer.
Un rapide tour d'horizon des exterminations de masse les plus atroces perpétrées au cours du siècle dernier met en lumière près d'une vingtaine d'épisodes qui bien souvent ont coûté la vie à des millions, et parfois même à des dizaines de millions de victimes. En Afrique du Sud-Ouest, les troupes allemandes ont exterminé au début du XXe siècle les Héréros, faisant à cette occasion 80 000 morts. Troupes régulières et mercenaires ont tué des millions de gens dans l'État indépendant du Congo, propriété personnelle du roi des Belges Léopold II. Durant la révolution et la guerre civile qu'a connues le Mexique entre 1920 et 1930, pas moins de deux millions de personnes ont péri, pour partie des militaires engagés dans un combat symétrique, mais aussi et surtout des citoyens sans défense, victimes de groupes armés.
Au cours de la Première Guerre mondiale, des unités spéciales turques ont massacré près d'un million de civils arméniens. En URSS, la Grande Terreur stalinienne des années 1930 a causé la perte de millions de vies humaines, et le régime a, en outre, fait mourir de faim des millions d'Ukrainiens. Les troupes japonaises, qui, lors du «Sac de Nankin» ont abattu des centaines de milliers de Chinois, ont probablement tué, entre le début et la fin du conflit, des millions de citoyens sans armes.