Asie centrale : transferts culturels le long de la Route de la soie

Asie centrale : transferts culturels le long de la Route de la soie

Quatrième de couverture

Les marchands sogdiens n'ont pas seulement contribué à l'importation de la soie chinoise en Occident; ils ont aussi, à l'instar d'autres peuples centrasiatiques, comme les Ouighours ou les Tokhariens, participé à la reformulation du canon bouddhique avant son adoption par les Chinois. Les descendants de Gengis Khan n'ont pas seulement adopté la langue turque ; ils sont aussi passés au persan et ont établi la culture persane dans l'Inde du nord. Les Grecs nourris d'Aristote n'ont pas seulement rencontré à Aï Khanoum, dans l'actuel Afghanistan, les peuples de la steppe ; ils ont aussi laissé des traces dans les textes zoroastriens de la Perse. Les cinéastes russes réfugiés à Tachkent dans les années 1940 n'ont pas seulement apporté à l'Ouzbékistan des techniques nouvelles ; ils ont enrichi le cinéma soviétique de motifs centrasiatiques... La Route de la soie, cette invention du XIXe siècle, nous invite à aborder l'histoire du monde sans préjugés européocentristes.
L'Asie centrale : lieu mythique, creuset exceptionnel d'influences lointaines, où les religions, les moeurs, les arts et les techniques se sont trouvés inextricablement mêlés. Ses territoires recouvrent l'ensemble des anciennes républiques soviétiques centrasiatiques et les territoires avoisinants du Xinjiang, de la Mongolie, de l'Afghanistan, de l'Iran, de l'Azerbaïdjan et de la Turquie. Ils offrent tous une stratification extrêmement complexe de transferts culturels aussi bien synchroniques que diachroniques.
Un voyage dans le temps, à la rencontre de peuples et de civilisations qui se sont illustrés par une production artistique d'une richesse inouïe. Et la première synthèse accessible en français sur cette aire culturelle qui a depuis des siècles fasciné voyageurs et savants.

Michel Espagne, historien, directeur du laboratoire TransferS (ENS-Collège de France-CNRS), Svetlana Gorshenina, historienne (Fonds national suisse de la recherche scientifique, Université de Lausanne), Frantz Grenet, archéologue, professeur au Collège de France, Shahin Mustafayev, historien (Académie des sciences de l'Azerbaïdjan), et Claude Rapin, archéologue, directeur de la Mission archéologique franco-ouzbèke de Sogdiane (AOROC, UMR8546, CNRS-ENS), ont réuni une quarantaine de chercheurs de renommée internationale pour composer cet ouvrage.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Gaïdz Minassian - Le Monde du 11 février 2016

Extrait de Asie centrale : transferts culturels le long de la Route de la soie

Réflexions préliminaires des éditeurs
La théorie des transferts culturels appliquée à l'Asie centrale

La Route de la soie constitue l'un des symboles les plus populaires du réseau d'échanges entre la Chine et le monde méditerranéen. Alors qu'il n'a été inventé qu'au XIXe siècle, ce concept a récemment fait l'objet d'une révision critique qui ne remet toutefois pas en cause une des caractéristiques essentielles de l'Asie centrale : celle d'être un carrefour vers lequel tout converge et d'où tout diverge, plaque tournante de transferts de nature diverse, dans toutes les directions.
Dès l'aube des temps, les peuples de la steppe, habitants des oasis et montagnards se sont transmis des savoir-faire, des traditions et des modes de vie. Succédant aux Perses, les Gréco-Macédoniens nourris d'Aristote ou de références delphiques n'ont pas seulement construit à Aï Khanoum, en Bactriane, une ville répondant aux exigences classiques pour asseoir leur autorité de colonisateurs; ils ont surtout intégré le fonds culturel centrasiatique commun d'une large part de la population soumise à des croyances héritées du zoroastrisme et côtoyé les peuples de la steppe qui finiront par prendre le dessus, tout en assurant une certaine survivance de la culture hellénique. Les marchands sogdiens n'ont pas seulement contribué à l'importation de la soie chinoise en Occident, ils ont aussi, comme les Tokhariens ou les Ouïghours, participé à la reformulation du canon bouddhique indien avant son adoption par le contexte chinois. Les descendants de Gengis Khan ne se sont pas limités à adopter la langue turque, ils sont aussi passés au persan et ont, avec les Timourides, établi la culture persane dans l'Inde du Nord, dont les chefs-d'oeuvre architecturaux font désormais partie de l'histoire de l'architecture indienne. En déplaçant les limites de l'empire du tsar loin vers le sud, jusqu'en en Asie centrale, les élites russes se sont perçues comme des porteurs de «Civilisation» et de «Progrès», ouvrant finalement une voie que, plus tard, des migrants venus du sud emprunteront en sens contraire avec leur culture, gastronomie comprise, en direction de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Séduits par un Orient «intact», les peintres russes installés à Samarkand dans les années 1920 ont inventé un style artistique particulier qui se perçoit aujourd'hui comme la marque la plus authentique de l'art ouzbek ; ailleurs, ce sont les cinéastes russes réfugiés à Tachkent dans les années 1940 qui, ne se contentant pas d'apporter des techniques nouvelles à l'Ouzbékistan, ont sensiblement enrichi le cinéma soviétique de motifs centrasiatiques.
L'espace centrasiatique, dont Samarkand - à côté de Turfan ou de Dunhuang - serait une des capitales, ne gagne pas à être étudié en distinguant les strates qui le constituent, mais au contraire, en dégageant leurs interactions et les créations nouvelles qu'elles suscitent. L'étude en Europe, en Allemagne et en Russie notamment, de ce mythique lieu de rencontre n'a pas été sans produire, dans une sorte de réflexion fondatrice, une esthétique, une philosophie, une épistémologie et une science philologique dont portent témoignage aujourd'hui des musées comme le musée ethnographique de Berlin ou le musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg.
Née en France dans les années 1980 dans le contexte des études allemandes, la théorie des transferts culturels a porté initialement sur les seuls rapports entre la France et l'Allemagne pris dans l'optique de la philologie et des études littéraires. À partir des années 1990, elle s'est étendue à l'analyse de situations se déroulant dans le cadre de figures complexes qui ont impliqué la France, l'Allemagne, la Russie, l'Italie, les pays anglo-saxons et de l'Europe de l'Est ; parallèlement, d'autres terrains disciplinaires - l'histoire, l'histoire de l'art, l'histoire des sciences, l'architecture et l'urbanisme - ont été progressivement abordés à partir de la même trame théorique.
Les chercheurs français, allemands, russes et américains qui ont pris part aux diverses étapes du projet international sur «les transferts culturels» sont parvenus à formuler quelques-uns des principes méthodologiques de cette approche, qu'il faut distinguer des théories traditionnelles de l'analyse littéraire comparative, de la réception culturelle et du diffusionnisme.
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