Histoire de petite fille

Histoire de petite fille

Quatrième de couverture

Je suis nue, dos au mur.
Je ne vois rien. La lumière est tellement forte. On dirait un projecteur braqué sur une prisonnière qui s'évade.
J'entends la voix du réalisateur qui résonne dans le studio. Je dois lui obéir.
«Tu peux te mettre de profil, s'il te plaît. Voilà, c'est bien. Tourne la tête vers moi. Maintenant l'autre côté... On fait toujours ça devant un mur blanc pour que ce soit le plus neutre possible. Il faut qu'on te voie bien. Dans les moindres détails. Lève la tête. Baisse le menton. Maintenant, tourne-toi. Oui, comme ça. Il faut qu'on entende ta voix. Regarde-moi et présente-toi.
Ton nom, ton âge...»

Sacha Sperling a vingt-cinq ans. Histoire de petite fille est son quatrième roman.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Karelle Fitoussi - Paris-Match, mai 2016
Florent Georgesco - Le Monde du 31 mars 2016
Patrick Besson - Le Point, mars 2016

Extrait de Histoire de petite fille

MONA

La première fois, j'avais treize ans.
Ma copine Lucy en avait onze. Elle avait décidé qu'elle le ferait à l'arrière d'une voiture.
«La première fois, on le fait soit dans une voiture, soit dans la chambre des parents, soit dans les toilettes.»
C'était la liste des scénarios possibles. Et un soir, un mec l'a emmenée faire un tour.
«Regarde comme la lune est belle, Lucy, et viens par là. T'as un feu d'artifice dans les yeux, tu sais. T'es vraiment mignonne, Lucy... Descends plus bas, ouais, n'aie pas peur. T'as déjà fait ça hein ? Ça se voit. Va plus vite, avec ta main aussi... Et maintenant retourne-toi.»
Elle nous avait tout raconté le lundi matin. Je ne me rappelle plus exactement la conversation. Simplement quelques mots comme : «liqueur de pêche», «le cuir du siège qui colle», «odeur de crevette», «ça fait mal, mais ça va».
Elle était fière. Elle disait qu'elle se sentait différente. Elle disait que c'était un mec super, et qu'ils allaient refaire l'amour bientôt, peut-être dans la voiture, peut-être ailleurs, et que ça serait de mieux en mieux, parce que c'est toujours de mieux en mieux.
Mais ils n'ont jamais refait l'amour. Ni dans la voiture ni ailleurs.
Le mec n'a pas raconté la même histoire le lundi matin. Selon lui, «la fille de samedi» avait été «une horreur à baiser» et elle avait «foutu du sang partout sur la banquette arrière» de la Ford de son père, ce qui était «vraiment dégueulasse». «Elle devait avoir ses règles ou je sais pas quoi», c'est ça qu'il avait dit, avant d'enterrer le souvenir de Lucy quelque part entre le fond de son cerveau et le bord de la nationale 78.
Lucy n'a plus beaucoup parlé de sa première fois. L'histoire s'est modifiée avec le temps, si bien que le souvenir ému de mon amie, cheveux très blonds, débardeur bleu ciel, dents du bonheur et sourire immense, a fini par se réduire à un épisode de plus en plus anodin. La Sainte Trinité de la première fois de Lucy : voiture, douleur, oubli.
Et puis, c'est tout. Et puis, quelle importance.

JOE

Mona a les ongles bleus.
Ils devaient déjà être bleus hier soir, mais je n'ai pas remarqué. Peut-être qu'il faisait trop sombre. Elle n'aime pas allumer la lumière quand on couche ensemble. Peut-être que j'étais trop ivre pour regarder ses mains. Peut-être qu'hier soir, ce n'était pas très important.
Ce matin, je ne vois plus que ça. Ses ongles bleus. Ce vernis égratigné. Les mains d'une fille qui vient de faire une bêtise. Elle n'a jamais eu l'air aussi jeune, et cette idée me met mal à l'aise, alors je me détourne vers les fenêtres, mais c'est encore elle et ses ongles bleus que je fixe dans le reflet, alors je prends ma tête dans mes mains, je ferme les yeux, et c'est étrange à quel point j'espère qu'elle aura disparu quand je les rouvrirai.
(...)