Habiter poétiquement le monde : anthologie manifeste

Habiter poétiquement le monde : anthologie manifeste

Quatrième de couverture

POESIS réunit dans une anthologie-manifeste plus de cent auteurs qui rappellent la nécessité d'«habiter poétiquement le monde». Cette expression, empruntée à un célèbre vers du poète allemand Hölderlin, n'a jamais cessé depuis deux cents ans d'être citée ou commentée par des écrivains, des poètes et des philosophes de tous les pays.

Les textes sont regroupés en cinq périodes : -Le monde romantique avec Schlegel, Hölderlin, Novalis, Keats, Shelley, Wordsworth, Leopardi, Hugo, Lamartine, Sand... - Le monde post-romantique avec Emerson, Whitman, Poe, Baudelaire, Rimbaud... - Le monde moderne avec Apollinaire, Yeats, Rilke, Proust... - Le monde du renouveau avec Breton, Reverdy, Jouve... - Le monde contemporain avec Deguy, Bonnefoy, Jaccottet, White, Cheng, Bobin... et des personnalités issues d'autres disciplines, tels le sociologue Edgar Morin, l'astrophysicien Hubert Reeves et l'agriculteur-biologiste Pierre Rabhi.

Les extraits sont choisis dans leur oeuvre, mais aussi dans des documents moins connus, des lettres, des discours, des articles de presse ou des préfaces, révélateurs de leur engagement poétique.

Cette anthologie est le manifeste des éditions Poesis : elle propose une éthique essentielle pour habiter le monde poétiquement, humainement et écologiquement, aujourd'hui plus que jamais.

Créées au printemps 2015, les éditions Poesis se consacrent à la relation poétique avec le monde. Le terme latin poesis, qui provient du grec poiêsis, exprime notre désir de nous tourner vers les origines de la poésie, bien au-delà des mots et de tout genre littéraire. Novalis et l'âme poétique du monde de Frédéric Brun et Poésie, réel absolu, florilège de fragments de Novalis, traduits par Laurent Margantin, ont été les deux premières publications de Poesis.

Extrait de Habiter poétiquement le monde : anthologie manifeste

Extrait de l'avant-propos

«Riche en mérites, mais poétiquement toujours, sur terre habite l'homme» écrit Hölderlin au début du XIXe siècle. Mis en lumière par Martin Heidegger quelque cent trente ans plus tard, ce vers, au coeur du poème En bleu adorable, n'a jamais cessé d'être cité ou commenté par des écrivains, des poètes et des philosophes du monde entier. Ces commentaires ont évolué au fil des années, se sont souvent entremêlés, et, finalement, ont convergé bien davantage qu'ils n'ont divergé.

Hölderlin n'a jamais été associé au premier romantisme allemand. Et pourtant, ce mouvement né à la même époque que ses poèmes a permis depuis deux siècles d'éclairer autrement la poésie dans notre vie. Les frères Schlegel, à l'origine d'un nouvel élan de pensée, ont lancé leur revue Athenaeum, véritable météore, s'entourant des personnalités les plus brillantes des deux dernières années du XVIIIe siècle. Tous les participants à cette revue plaçaient leur intuition poétique au centre et au-dessus de toutes les autres disciplines, et n'ont cessé de montrer leur désir de «symphilosophie» et de «sympoésie». Il paraît ainsi évident d'inclure dans cette anthologie le célèbre Fragment 116, issu de cette revue, où Friedrich Schlegel distingue la «poésie du verbe» de la poésie du monde qui, elle, jaillit dans les plantes ou le sourire d'un enfant, et une conférence de son frère August Wilhelm qui professe que «la poésie fut créée en même temps que le monde».
À cette époque, les poètes sont philosophes, comme Novalis, et les philosophes poètes, comme Schelling, qui considère que la poésie est «l'institutrice de l'humanité». Hasard du destin, Schelling, Hegel et Hölderlin ont partagé la même chambre au séminaire protestant, le Stift, pendant leur scolarité à Tübingen, et demeurent proches pour l'éternité sur ce chemin de la pensée poétique. Les peintres Philipp Otto Runge et Caspar David Friedrich sont naturellement associés à ce manifeste : Runge, qui souligne que tout lui «apparaît parfois comme une essence commune», et Friedrich, pour qui «le divin est partout, même dans le grain de sable», utilise dans l'un de ses textes l'expression «poète de paysage».
Quelques années plus tard, certains poètes anglais semblent très proches de cette «poésie de vie». «Nul n'a été un grand poète sans être en même temps un profond philosophe», nous rappelle Samuel Taylor Coleridge, qui a beaucoup lu les romantiques d'Iéna. William Wordsworth, lui, désire révolutionner l'art de faire des poèmes grâce à la contemplation des choses simples, et John Keats regarde, comme aucun autre, «la poésie de la terre qui ne meurt jamais». Pour parvenir à vivre poétiquement, ne faudrait-il pas suivre son idée, selon laquelle «un homme pourrait passer une vie fort agréable de la manière suivante : qu'il lise un certain jour une certaine page de pure poésie ou de prose distillée et qu'il erre avec elle, qu'il musarde dessus, qu'il réfléchisse à partir d'elle, qu'il l'habite» ? Les romantiques d'Albion ne font pas partie, contrairement aux Allemands, d'un mouvement - même si l'on a associé Coleridge et Wordsworth au groupe des poètes lakistes -, mais leur personnalité singulière nous parle encore.