Les chemins contraires

Les chemins contraires

Quatrième de couverture

Ce sont deux chemins antagonistes, dont le second serait une issue au premier, que figure la double fiction poétique des "Chemins contraires".

Le premier volet du diptyque évoque ces êtres perdus, laissés-pour-compte d'un monde qui leur est hostile, et qui, destitués de tout rôle social, disparaissent progressivement dans un non-être résigné et effaré.

Après avoir ainsi, au gré d'une étrange et troublante métaphore, évoqué l'oppressant processus de déshumanisation à l'oeuvre dans notre monde, Mariette Navarro, par un vif contrepied, esquisse l'utopie d'une échappée belle : celle d'une sorte de clochard céleste, joyeusement rebelle, qui, par ses chemins de traverse, rejoint la vie pleine et entière.

La soumission ou la vie ? Quelle autre alternative pour chacun de nous à chaque carrefour de l'existence ?

J.-P. S.

Mariette NAVARRO
Née à Lyon en 1980. Formée comme dramaturge à l'école du Théâtre national de Strasbourg, elle partage son temps entre théâtre et écriture. Elle collabore notamment avec le Théâtre national de la Colline, la Comédie de Béthune et la Comédie de Valence. Elle publie en 2011 chez Cheyne éditeur son premier livre : Alors Carcasse, qui reçoit le prix Robert-Walser en 2012.

Extrait de Les chemins contraires

Depuis longtemps déjà quelque chose ne les concerne plus. Quelque chose ne leur parvient plus, même sous forme de rumeur. Des lumières qui clignotent, une certaine musique échappée des voitures, tout ce qui bat des battements artificiels, tout ce qui crie l'été au bord des plages, tout ce qui grouille l'hiver au coeur des villes : tout cela depuis longtemps est extérieur à eux. Ils sont présents d'une injonction à l'autre, où l'on demande qu'ils soient. Ils répondent, la plupart du temps, à la plupart des attentes. Mais il leur semble avoir perdu la force, alors même qu'ils voient clair dans tout ce qui s'agite, dans tout ce qui monte le son. Les choses électriques, ils savent qu'elles palpitent sans eux. Ils n'en veulent plus, disent-ils, ils disent qu'ils n'en ont plus besoin. Ils préfèrent rester en arrière, dans la surdité au monde et la grande fatigue. Au milieu de leur chemin, quelque chose s'est obscurci, comme si les endroits familiers avaient basculé sous d'autres latitudes, comme s'ils avaient été témoins d'un phénomène cosmique unique, passé inaperçu aux yeux de tous les autres. Mais ils n'ont pas pressé le pas. Ils ont attendu de comprendre. Ils ont été plus attentifs au temps qu'il fait, aux petites anomalies du climat. Ils ont fait travailler leur instinct, ils sont devenus des bêtes sauvages à l'affût du moindre revirement d'étoile.

Ils sursautent à chaque variation de la lumière, s'inquiètent de la façon dont les saisons changent et redéfinissent le paysage sans plus glisser : en basculant. Ils se disent que des tours de planète, il en manque peut-être, qu'ils ont dû mal en tenir le compte, ils mettent ça sur le dos de leur propre étourderie et, pour en avoir le coeur net, ils sortent chaque jour sur le pas de leur maison. Ils respirent l'air qui passe et tendent les mains pour sentir s'il faut ou non qu'ils tremblent.

*

Ici, on établit régulièrement la liste des croyances, on appelle ça : faire un point. Ici, on établit une croyance chaque jour plus vraie que la croyance de la veille. Il te faudrait venir chaque jour pour être exactement au fait de l'avancée de la croyance, mais tu serais tout de même toujours légèrement en retard, légèrement déboussolé. Tu donnerais l'impression de pédaler dans le vide, tu brûlerais de l'énergie pour rien, tu paraîtrais si petit si tu voulais vraiment te maintenir à flot. Ici, on t'épargne cette peine, on calme tes ardeurs, on arrête tes gesticulations. Si tu savais le nombre de données qui sont traitées ici pendant que tu cherches des yeux une indication pour comprendre. Entre. Installe-toi. Ce n'est pas ici que les croyances se fabriquent. C'est ici qu'on te les donne, qu'elles arrivent, qu'elles daignent descendre jusqu'à toi.