Uranium africain, une histoire globale

Uranium africain, une histoire globale

Quatrième de couverture

L'uranium de la bombe lancée sur Hiroshima provenait d'Afrique. À l'âge de l'équilibre de la terreur, pendant la guerre froide, Congo, Gabon, Madagascar, Niger, Afrique du Sud et Namibie ont fourni chaque année entre 20 et 50 % de l'uranium importé en Occident. Pour éclairer la place centrale du continent africain dans l'histoire du nucléaire, Gabrielle Hecht nous fait pénétrer dans ses mines.
La grande force du récit - car c'en est un, riche en histoires, nourri d'archives inédites et de très nombreuses interviews avec des acteurs locaux - est de montrer que la qualification de «nucléaire» est une construction variable selon les rapports de force, les moments, les lieux et les controverses technopolitiques, et qu'elle ne peut se réduire à des questions de radioactivité et de fission. Pendant des décennies, les mines d'uranium ne furent pas considérées comme des «installations nucléaires», ce qui exemptait de fait les acteurs des procédures de contrôle élaborées par l'Agence internationale de l'énergie atomique et favorisait le commerce de l'uranium. Suivant leur temporalité propre, d'autres impératifs, politiques cette fois, permirent d'affirmer en 2003 que l'uranium nigérien supposé avoir été livré à Saddam Hussein était suffisamment «nucléaire» pour justifier une guerre contre l'Irak.
L'enjeu de ce livre novateur est aussi de montrer les conséquences sanitaires et environnementales dévastatrices des rapports de force politiques, commerciaux et humains qui sont au coeur de l'exploitation du minerai.

Gabrielle Hecht, professeure d'histoire à l'université du Michigan, a notamment publié Le Rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde Guerre mondiale (La Découverte, 2004 ; Amsterdam, 2014).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Weronika Zarachowicz - Télérama du 27 avril 2016

Extrait de Uranium africain, une histoire globale

CHAPITRE I

Introduction
Le pouvoir des choses nucléaires

Fin 2002, le président George W. Bush déclarait que le dictateur irakien Saddam Hussein avait «récemment cherché à se procurer une quantité significative d'uranium en Afrique». La conclusion s'imposait : l'Irak prévoyait de se doter de l'arme nucléaire, et le monde se devait d'agir. Le scénario paraissait plausible. Après la guerre du Golfe de 1991, les inspecteurs de l'ONU avaient révélé l'existence d'un programme clandestin, et tout laissait penser que Saddam renouvellerait la tentative. C'est ce que Bush et ses conseillers suggéraient depuis des mois, distillant les preuves destinées à étayer l'accusation. Condoleeza Rice, alors conseillère à la Sécurité nationale, soulignait ainsi le fait que l'Irak avait importé des tubes d'aluminium, qui ne pouvaient qu'être destinés à un programme d'armement nucléaire.
Les médias n'étaient que modérément sensibles aux preuves avancées par l'administration Bush. Dans les coulisses, de nombreux responsables des renseignements contestaient la pertinence de ces accusations. Les arguments des partisans d'une intervention militaire souffrant d'un certain discrédit, l'évocation de l'«uranium africain» était opportune. Les 500 tonnes d'«uranium du Niger» étaient plus à même d'effrayer les foules que de vulgaires «tubes d'aluminium». Éludant les polémiques agitant les agences de renseignement, les autorités américaines affirmèrent que le gouvernement britannique avait apporté des preuves décisives. Plus besoin d'attendre des mois que les inspecteurs de l'ONU aient achevé de passer le pays au peigne fin pour démontrer la culpabilité de l'Irak. Comme l'avait fait valoir Rice, il serait regrettable qu'elle se manifeste par l'explosion de la première bombe irakienne.
Début mars 2003, les experts de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) purent examiner le mince dossier concernant le fameux uranium prétendument acquis par l'Irak. Quelques heures leur suffirent pour arriver à la conclusion que les documents qu'il contenait étaient des faux - et des faux grossiers. Pourtant, il était déjà trop tard. Dans le débat public, l'«uranium africain» constituait déjà la preuve majeure à l'appui de la thèse selon laquelle l'Irak cherchait à se doter d'armes de destruction massive. Déjà des objectifs militaires avaient été fixés. Le 19 mars 2003, une coalition lança un assaut contre l'Irak. La recherche systématique menée après l'invasion ne put cependant fournir la moindre preuve du fait que l'Irak ait relancé sa production d'armes nucléaires ou acquis de l'uranium.
Au cours des années qui suivirent, des intrigues complexes furent progressivement révélées. Les faux étaient arrivés aux États-Unis, selon une connexion restée obscure, par l'intermédiaire des services de renseignements italiens, lesquels les tenaient d'un ancien agent nommé Rocco Martino, qui disait quant à lui les avoir obtenus auprès d'une femme travaillant à l'ambassade du Niger à Rome. Martino avait travaillé pour les services français de renseignement (peut-être en tant qu'agent double) et aurait d'abord essayé de vendre aux Français les documents en question. Ses interlocuteurs français s'étaient immédiatement rendu compte qu'il s'agissait de faux, sans doute parce que l'un des documents était censé avoir été signé par un ministre des Affaires étrangères nigérien qui avait en réalité quitté son poste plus de dix ans avant la date du contrat. En dépit de ces révélations, le Premier ministre britannique Tony Blair continua à soutenir qu'il existait d'autres preuves de l'intention de Saddam de se procurer de l'uranium dans un autre pays d'Afrique, sans que les services britanniques aient jamais apporté le moindre élément à l'appui de cette affirmation.
(...)