Histoire de Roque Rey

Histoire de Roque Rey

Quatrième de couverture

Roque Rey a douze ans lorsqu'il enfile les chaussures de son oncle pour faire le tour du pâté de maisons. Sa balade ne doit durer que quelques minutes. Il ignore que, porté par les souliers, il vient de commencer un long périple qui le conduira loin de Paraná, jusqu'à Buenos Aires.
Lorsqu'il reviendra dans sa ville natale près de trente ans plus tard, Roque Rey aura connu la dictature argentine et ses victimes. Le retour à la démocratie. La terrible crise de 2001. Il aura rencontré un prêtre parricide, intégré un groupe de musique tropicale, fréquenté une enfant surdouée et des centaines de morts qui, à travers leurs propres chaussures, lui auront révélé un peu de leur vie. II aura aimé et pleuré, ri et souffert, pas mal fui, aussi. Et beaucoup dansé.
D'une rare maîtrise, Histoire de Roque Rey est un roman d'aventures aussi fascinant qu'envoûtant.

«Une expérience sensuelle et intime.»
Perfil
«Sous l'apparence d'un grand roman américain, un vaste territoire peuplé d'histoires.»
Otra parte

Ricardo Romero est né en 1976 à Paraná, dans le nord-est de l'Argentine. Éditeur, directeur d'une revue littéraire, il est l'auteur de plusieurs romans et nouvelles. Histoire de Roque Rey est son premier roman traduit en français.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Alain Nicolas - L'Humanité du 26 mai 2016

Extrait de Histoire de Roque Rey

Il remue ses orteils. De longs orteils noueux aux ongles épais. Il les remue sur le sable sale, apprécie la sensation de fraîcheur que cela lui procure comme il savoure la brise qui monte du fleuve et chatouille sa peau endurcie. Il remue ses orteils mais il ne les regarde pas. Il a les yeux tournés avec appréhension, amour, soulagement et tristesse vers les chaussures qu'il a laissées à l'écart. Ce sont de vieux souliers noirs à bout rond, au cuir craquelé par le temps mais entretenu par un cirage quotidien. Roque Rey les regarde sans être sûr de ce qu'il doit penser, de ce qu'il pourrait dire dans un moment pareil. Car le problème, c'est que l'homme qu'il est devenu sait que de tels moments n'existent pas.
Roque Rey est un homme de quarante ans et quelques, grand, aux cheveux châtain clair, qui sait que certains moments n'existent pas, mais aussi que certaines décisions ne peuvent être prises que dans ces moments-là. Il a des gestes mesurés et résolus, porte des vêtements clairs, propres, sans charme, et vient d'enlever ses chaussures. Le soin et la délicatesse qu'il a mis à les poser sur la racine tortueuse du saule qui lui dispense de l'ombre prouvent que cette paire de chaussures n'est pas ordinaire. La manière dont il les a retirées ne l'est pas davantage. Les chaussures sont exceptionnelles, cette façon de les ôter l'est tout autant. Roque Rey les contemple et contemple ce qu'il vient de faire. Il bouge ses pieds et les ignore. Sur la berge, le canot attend qu'il se décide. Roque Rey sait qu'il est là, derrière lui, il entend un léger clapotis, mais pendant qu'il regarde les chaussures, il essaie de rester de l'autre côté, c'est-à-dire de ce côté-ci : le canot s'éloigne, il le laisse faire. Mais l'embarcation ne peut pas partir seule, quelqu'un doit la conduire et ce quelqu'un, c'est lui. Il soupire et s'apprête à monter dans un canot par une fin d'après-midi printanière, ignorant qu'il renouvelle un geste qui instaure une symétrie filiale, même s'il agit comme s'il le savait. Il n'y a aucun mystère là-dedans, aucun mystère dans cette fin d'après-midi, dans le paysage ensoleillé du fleuve Paraná, dans le canot dont il a hérité, dans la canne à pêche, la bouée ou l'ancre, ni dans les murènes qui s'agitent, agglutinées dans le grand seau rempli d'eau, pas de mystère non plus dans la boîte à hameçons ou la glacière qui contient des fruits, plusieurs bouteilles d'eau et de whisky, dans le sac de vêtements où est plié l'abominable costume turquoise, ou dans les bidons d'essence. Les seuls objets qui recèlent un mystère, ce sont les chaussures qu'il a posées sur la racine du saule, leurs bouts ronds et usés qui cherchent et visent le ciel.
Mais Roque Rey ne les regarde plus. Il leur a tourné le dos et regarde à présent tout le reste, dénombre les choses qu'il va emporter pour ne pas dénombrer celles qu'il n'emportera pas. Maintenant, il aimerait que les chaussures s'en aillent, qu'elles profitent de ce qu'il est de dos pour partir, mais c'est le même problème qu'avec le canot. Quelqu'un doit les conduire. Roque Rey pousse encore un soupir, évite de se dire que ce n'est pas tout à fait le même problème et, pour passer le temps, il regarde l'horizon, la trame lumineuse du ciel, l'enfilade verte et sombre d'îles qui, même si elle semble former une ligne continue, dissimule des chemins, des bras et des petits cours d'eau, il le sait, des ruisseaux lents à l'ombre des arbres penchés au-dessus. Il regarde l'horizon et attend que le temps passe, mais le temps lui échappe et il est bien obligé de réagir. (...)