Cuba, année zéro : anthologie

Cuba, année zéro : anthologie

Quatrième de couverture

Fidel, en 1961, posant son Browning sur la table, à la Bibliothèque nationale, devant des centaines d'intellectuels : «Dans la Révolution, tout, contre la Révolution, rien» - et dès lors la Révolution conçue comme roman national avec Fidel en narrateur Maximo. Avec pour les écrivains le choix entre le silence ou l'exil. Souvent, entre le silence et l'exil.
Mais tout bouge - ce que nous invite à découvrir cette anthologie décapante sur un Cuba que nous ne connaissons pas. Et cette nouvelle génération au tournant de l'année 2000, qui se dit «génération zéro», que nous présente l'écrivain Orlando Luis Pardo Lazo :
«Une bande de hors-la-loi, d'électrons libres, de miracles du regard marginal, de résidus d'auteurs qui n'appartiennent pas au monde littéraire et se comportent comme des squatters ou des texterroristes», nous dit Orlando.
Aucune «contre-théorie», mais le bouillonnement de l'imaginaire, la fantaisie revendiquée : «L'hédonisme individuel après tant d'années d'héroïsme collectivisé. Face au Devoir en uniforme, le Plaisir de la multiplicité. Face à la masse homogénéisée, un chaos atomisé.»

Onze écrivains du Cuba de demain, du Cuba d'aujourd'hui, à découvrir d'urgence.

ORLANDO LUIS PARDO LAZO
Écrivain et photographe, né à la Havane en 1971, il a été rédacteur en chef des magazines digitaux cubains indépendants Cacharro(s), The Révolution Evening Post et Voices. Arrêté trois fois à Cuba, sa famille harcelée, son roman Boring Home censuré en 2009, il enseigne aujourd'hui aux États-Unis et en Islande.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Paulo A. Paranagua - Le Monde du 7 juillet 2016
François-Xavier Gomez - Libération du 12 mai 2016

Extrait de Cuba, année zéro : anthologie

Extrait du prologue

1. AU COMMENCEMENT FUT LA RÉVOLUTION ET LA RÉVOLUTION ÉTAIT FIDEL

L'an 2000 à Cuba ne fut pas le début d'un nouveau siècle et d'un nouveau millénaire. Ce fut au contraire la continuité d'un processus paléohistorique baptisé La Révolution. Avec majuscules. Sous les projecteurs, face à l'intelligentsia internationale. Une révolution perversement polarisée et popularisée. Avec feux d'artifice et salves de pelotons d'exécution. Une utopie incarnée dans le peuple et en dépit du peuple. La même Révolution qui, bien avant son triomphe, le 1er janvier 1959, confondit la partie avec le tout et finit par occuper violemment tous les espaces de la société, y compris le langage, érigeant un modèle monolithique, au sommet duquel trône encore Fidel.
Fidel, toujours sans patronyme, tantôt euphonique, tantôt fossile, avec son F aussi intime qu'intimidant. D'une perversité tout à la fois élitiste et populiste. Fidel, le Narrateur Mdximo - omniscient, ubiquiste, omniforme tic cette utopie totalitaire qu'il imposa à son image et sa ressemblance. La Révolution conçue comme un roman national qui nous a éloignés du reste de la planète - Défaut Doppler -, et rendus, nous autres Cubains, moins contemporains : étranges bestioles en marge de Dieu et du capital. Un paradis expérimental pour l'entomologie anthropologique. La Révolution, avec son bonheur forcément équitable, idylle idéologique qui n'a pas encore atteint au XXIe siècle sa date de péremption. Expi-révolution. À une époque qui a déjà perdu son épique.

2. QUAND J'ENTENDS LE MOT CULTURE JE SORS MON BROWNING

La littérature révolutionnaire a toujours manqué d'imagination. Je ne sais s'il est arrivé qu'on mette cela sur le compte de l'embargo économique, financier et commercial imposé à notre pays par les États-Unis, appelé ici blocus impérialiste. La rhétorique littéraire a dû alors se cantonner au réalisme le plus plat : un réalisme rose, parfois russe. Si la littérature était conçue comme une «arme de la Révolution», elle devait alors pouvoir être armée et désarmée par les ouvriers et les paysans les plus humbles. De fait, la mission assignée à la littérature cubaine consistait à cesser d'être un luxe de l'esprit pour se dévouer humblement à l'alphabétisation. Devenir compréhensible pour tous, spécialement pour les experts de la police politique. C'est pourquoi le «péché originel» de nos intellectuels, en tant qu'ex-classe sociale, fut de n'avoir jamais été «authentiquement révolutionnaires», selon l'évangile d'Ernesto Che Guevara.
Cette faute devait être expiée de manière radicale le plus vite possible. L'été 1961, Fidel posa son Browning à 15 coups sur une table de la Bibliothèque nationale et déclara, debout devant des centaines d'intellectuels assis : «Dans la Révolution, tout ; contre la Révolution, rien», n'accordant ainsi à ceux qui ne seraient pas d'accord avec lui que la seule liberté résiduelle de «l'extérieur». Avec Lui. Il était évident que dans une Révolution comme celle de Cuba, la littérature était trop importante pour la laisser aux mains des écrivains.