Le procès des droits de l'homme : généalogie du scepticisme démocratique

Le procès des droits de l'homme : généalogie du scepticisme démocratique

Quatrième de couverture

Dénonciation du narcissisme de l'individu épris de ses seuls droits, crainte d'une spirale de revendications infinie, rappel des exigences de la communauté familiale, sociale ou politique : la «religion des droits de l'homme» suscite de plus en plus ouvertement la contestation, comme en témoigne le succès de l'accusation de «droit-de-l'hommisme».
Si certaines de ces attaques tirent leur origine d'une hostilité à l'égard de la démocratie, elles sont toutefois aussi menées par des auteurs qui, de Marcel Gauchet à Régis Debray ou Jean-Claude Michéa, s'en réclament. À travers de nouveaux agencements, leurs arguments reprennent les différentes critiques des Déclarations des droits de l'homme depuis 1789. Edmund Burke, Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Jeremy Bentham, Karl Marx, Auguste Comte et Carl Schmitt forment ici les repères d'une cartographie intellectuelle susceptible d'éclairer le sens de nos perplexités présentes. Prendre les droits de l'homme au sérieux suppose aussi de comprendre les objections qui leur sont adressées. Mais interroger les uns et les autres peut également conduire, sur les pas de Hannah Arendt, à tracer la voie d'une compréhension «politique» des droits de l'homme, susceptible de réfuter nombre des griefs qui leur sont opposés.

Justine Lacroix est professeur de science politique à l'Université libre de Bruxelles. Elle a notamment publié La Pensée française à l'épreuve de l'Europe (Grasset, 2008).

Jean-Yves Pranchère, philosophe, est professeur à l'Université libre de Bruxelles. Il est l'auteur de travaux sur la pensée contre-révolutionnaire, dont L'Autorité contre les Lumières : la philosophie de Joseph de Maistre (Droz, 2004).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Julie Clarini - Le Monde du 12 mai 2016

Extrait de Le procès des droits de l'homme : généalogie du scepticisme démocratique

Extrait de l'introduction

Des droits de l'homme aux droits humains ?

Atomisation des relations sociales, éclipse simultanée de l'autorité et de la tradition, abolition des limites anthropologiques... L'usage fait des droits de l'homme dans nos démocraties contemporaines suscite désormais de sérieuses résistances. On dénonce fréquemment les effets pervers d'une «religion des droits de l'homme» dans laquelle l'Europe aurait inconsidérément mis son coeur et sa raison. La prolifération supposée des droits, qui s'apparenterait à une croissance non maîtrisée des désirs, précipiterait, dit-on, nos démocraties dans une logique de revendications infinies. On l'a vu lors des débats sur le «mariage pour tous» où furent pointées les dérives d'une gauche «mouvementiste» favorable à une extension illimitée des droits - qu'il s'agisse, pêle-mêle, du mariage entre personnes du même sexe, du droit de vote des étrangers ou de l'adoption par les homosexuels.
On en est presque à se demander si nous ne serions pas en train d'assister à un véritable «retour de bâton» contre un lexique des droits de l'homme accusé de «dévorer le droit» en s'émancipant des limites nécessaires à l'existence de tout corps politique digne de ce nom. En témoigne, dans la presse aussi bien que dans les discours politiques, le succès de l'accusation de «droit-de-l'hommisme», destinée à stigmatiser ceux que l'obsession des droits de l'homme rendrait incapables de comprendre les contraintes de l'action politique. Sous couvert d'une «éthique de la conviction» mal comprise, le «droit-de-l'hommisme» serait la figure contemporaine d'une pratique, éthiquement et politiquement désastreuse, de l'irresponsabilité. Dénonciation du narcissisme de l'individu épris de ses seuls droits, rappel des exigences et des limites de la communauté familiale, sociale ou politique : le mouvement «anti-mariage gay» du printemps 2013 peut aussi être lu comme l'irruption à large échelle d'un refus de la «politique des droits de l'homme» qui traverse certains pans de la philosophie politique depuis maintenant plus de trente ans.
Bien sûr, rares sont les penseurs du politique qui assument un rejet des droits de l'homme en tant que tels, c'est-à-dire du corpus normatif et législatif sur lequel reposent les États de droit démocratiques. Tout aussi rares sont les critiques qui contestent l'inscription de Déclarations de droits au corpus de l'État républicain. Mais le consensus apparent qui a permis, depuis une quarantaine d'années, l'hégémonie (au moins rhétorique) de la référence aux droits de l'homme n'a pas empêché le développement d'un discours critique qui vise les équivoques que recouvrirait cette domination.
C'est d'abord Y usage qui serait fait des droits de l'homme dans les démocraties contemporaines qui suscite de vives critiques : nos nouveaux «droits humains» seraient une forme d'utopie purement morale, antipolitique, attachée à dissoudre les contraintes inhérentes à l'existence des communautés historiques. Exhausser les droits de l'homme au rang d'un idéal autosuffisant, fait-on valoir, conduit à mettre en danger l'ordre social et politique, toujours particulier, qui leur est irréductible. Dans ses versions les plus radicales, cet argument conduit à opposer deux idées de la démocratie et des droits de l'homme, qui n'auraient qu'un rapport d'«homonymie» : la démocratie, comme «forme politique» d'un tout nécessairement limité, ne serait pas du même ordre que la démocratie comme «forme d'une société» illimitée. (...)