Une journée avec

Une journée avec

Quatrième de couverture

L'histoire se conjugue spontanément au tragique et préfère l'exceptionnel à l'ordinaire. Ce constat vaut particulièrement pour les figures de proue dont on connaît les grandes heures, les mots célèbres, les conflits et les fins, surtout lorsqu'elles sont dramatiques, mais à peu près rien de la vie quotidienne qui constitue pourtant l'ossature de leur existence. Quelles étaient leurs habitudes ? Comment se déroulaient leurs journées ? A quelle heure se levaient-elles et se couchaient-elles ? Les chefs d'État qui ont changé le monde étaient-ils, comme Staline et Napoléon, des travailleurs acharnés ? Avaient-ils des loisirs, des passions avouées ou secrètes ? Aimaient-ils les fastes du paraître, comme Louis XIV, ou préféraient-ils vivre à l'écart en tentant de préserver leur intimité, à l'instar de Nicolas II ? Étaient-ils aussi exubérants que Churchill ou réservés que Robespierre ?
Autant de questions - et bien d'autres - laissées sans réponses jusqu'à ce livre novateur imaginé par Franz-Olivier Giesbert et Claude Quétel : sous leur direction, les meilleures plumes du Point et des historiens de renom conjuguent leurs talents pour raconter, avec un rare bonheur d'écriture, la journée type de vingt dirigeants emblématiques du Moyen Age à nos jours.

Extrait de Une journée avec

CHARLEMAGNE À AIX-LA-CHAPELLE
par Laurent Theis

Décrire une journée de Charlemagne relève de la gageure, tant la profondeur du temps et l'étrangeté du monde dans lequel évolue le personnage dressent des barrières pour l'approcher. Il ne peut ainsi s'agir ici que d'une reconstitution, avec sa part d'aléas, de conjectures et d'imagination, rien de scientifique donc. Le fait n'est pas nouveau : déjà les récits contemporains ou légèrement postérieurs, parmi lesquels la célèbre Vie de Charlemagne par l'abbé Eginhard, qui l'a bien connu, non seulement ne disent pas tout, mais travestissent souvent la réalité pour les besoins de leur cause, qui se confond avec la propagande impériale, et, aussi, imitent de trop près leurs modèles antiques, au risque de contaminer leur propos. Soixante ans plus tard, Notker de Saint-Gall, un autre moine, distille des anecdotes qui, parfois puisées à bonne source, forment le fond de la légende de Charlemagne, qui s'épanouit au XIXe siècle. Autant dire que la silhouette du grand empereur peine à émerger du brouillard.

Plaçons-nous, en tout arbitraire, un jour de l'année 802, dont certains événements seront artificiellement rapportés à cette journée. Ce pourrait être le 20 juillet, à Aix-la-Chapelle. Le palais d'Aix est alors en voie d'achèvement. C'est une dizaine d'années plus tôt que, sur ce site thermal établi par les Romains et demeuré fréquenté par la suite, y compris par le roi Pépin, père de Charlemagne, une campagne de travaux considérables a été lancée sur une zone de 20 hectares environ. A défaut d'une véritable ville, c'est tout un complexe palatial qui est ainsi conçu par Charles et son entourage. Si le modèle insurpassable et largement fantasmé de Jérusalem est hors de portée, les lieux où résident les deux puissances comparables à celle du roi des Francs, le pape et l'empereur d'Orient, Rome et Constantinople, sont en ligne de mire. Sous la direction d'Eudes de Metz et l'intervention d'Eginhard, le chantier va bon train. La double fonction religieuse et politique s'inscrit nettement dans le plan général, articulé sur une chapelle octogonale, à l'imitation des édifices de Rome et de Ravenne, et la grande salle de 1000 mètres carrés, aux murs sans doute recouverts de fresques retraçant des scènes de l'histoire sainte, de l'Antiquité et peut-être des exploits des rois francs, où peut se rassembler l'élite de la société franque. Des bâtiments d'habitation et de service relient les deux éléments principaux. La chapelle surtout, dédiée à la Vierge, fait l'objet d'un traitement décoratif prestigieux, avec colonnes venues de Rome et de Ravenne, balustrades et lustre de bronze. A plus de 30 mètres de hauteur, le dôme porte une mosaïque représentant l'Agneau divin entouré des 24 vieillards de l'Apocalypse. C'est elle que contemple l'empereur lorsque, depuis son trône placé dans la tribune occidentale de l'édifice, il lève les yeux. En face de lui, le principal autel, celui du saint Sauveur. Désormais, c'est à Aix que Charlemagne et sa cour célèbrent les grandes fêtes liturgiques, Noël et surtout Pâques, c'est là qu'ils résident de plus en plus longtemps, le palais étant à dessein situé au centre des territoires gouvernés par le monarque, au coeur du vieux pays franc.
En 802, Charles, fils de Pépin et de Berthe, empereur auguste, roi des Francs et des Lombards, vient, pense-t-on, car lui-même n'en est pas sûr, d'atteindre ses 60 ans. Sans doute le temps et trente-quatre années d'un règne prodigieux d'activité ont-ils fait leur oeuvre. Il n'empêche. La haute stature, 1,90 mètre au moins, impose le respect et signale l'autorité, tant elle est, surtout pour l'époque, exceptionnelle. Mais, à des guerriers peu rompus à la discipline, on ne commande pas à moins. Sortant d'une bouche surmontée d'une moustache tombante, la voix est claire et sonore, mais haut perchée, ce qui détonne avec la vigueur du corps, noué par des chevauchées et des combats sans nombre.

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