Saint-Emilion : une ville et son habitat médiéval

Saint-Emilion : une ville et son habitat médiéval

Quatrième de couverture

Inscrite sur la liste du patrimoine mondial par l'Unesco en 1999, la juridiction de Saint-Emilion, sur la rive droite de la Dordogne, aux portes de Bordeaux, constitue un témoignage exceptionnel d'un ensemble architectural de grande qualité et d'un paysage vallonné préservé que la culture de la vigne réunit depuis l'Antiquité. Si la renommée de Saint-Emilion s'est fondée sur la réputation de ses vins, sur la qualité de ses paysages et sur ses monuments religieux, un patrimoine plus discret et tout aussi remarquable demeure méconnu : le bâti civil et l'architecture domestique de la cité médiévale. Il suffit pourtant d'une simple déambulation pour percevoir ici et là, au détour des rues et des escaliers de la ville, des vestiges d'habitations datant du Moyen Age, dont la densité ne laisse pas de surprendre.
Fruit d'un travail collectif associant historiens, historiens d'art et archéologues, l'ouvrage révèle cette architecture en la replaçant dans son contexte urbain médiéval. La diffusion des équipements d'hygiène et de confort étonne, comme les preuves d'équipements collectifs de drainage et d'assainissement. Au delà de la compréhension de l'architecture civile, c'est tout le quotidien des Saint-Emilionnais du Moyen Age et leur cadre de vie parfois raffiné qui se révèlent aux lecteurs.
La forte concentration de ces vestiges sur les XIIe et XIIIe siècles met en lumière l'apogée d'une ville dont tout indique qu'elle avait alors atteint, au terme d'une forte croissance démographique et économique, la deuxième place dans la hiérarchie urbaine du Bordelais.

L'Inventaire recense, étudie et fait connaître le patrimoine artistique de la France. Les Cahiers du Patrimoine accueillent les synthèses des recherches faites par les meilleurs spécialistes.

Extrait de Saint-Emilion : une ville et son habitat médiéval

Extrait de l'introduction de Frédéric Boutoulle

«Cette ville est inépuisable, les monuments naissent sous ses pieds». L'artiste archéologue girondin Léo Drouyn (1816-1896) ne croyait pas si bien dire. Si, pendant des décennies, la renommée de Saint-Émilion s'est fondée sur la réputation des vins de son appellation et sur les vestiges de ses monuments religieux, il est un patrimoine qui a moins attiré l'attention des historiens, des archéologues comme des touristes qui s'intéressent à la célèbre cité médiévale : le bâti civil et l'architecture domestique du Moyen Âge. Bien que Léo Drouyn et les historiens de son époque - celle des romantiques amateurs de ruines médiévales - aient commencé à en dévoiler la richesse, cette partie du patrimoine saint-émilionnais est restée méconnue, éclipsée par l'éclat des édifices religieux. Il s'agit pourtant, chacun peut en faire l'expérience en déambulant à travers les rues pentues, de vestiges d'habitations dont la densité ne laisse pas de surprendre et qui interrogent sur le rang de leurs bâtisseurs ou de leurs occupants successifs, ainsi que sur celui d'une ville qui, au Moyen Age, en a généré autant. Le présent ouvrage entend révéler ce bâti civil et souhaite montrer, au-delà des clés de lecture qu'il espère apporter à sa compréhension, le formidable potentiel que ces maisons anonymes recèlent pour l'étude des villes médiévales.
Situé au sud-ouest de la France, dans la partie orientale du département de la Gironde, le bourg de Saint-Émilion est installé sur le bord d'un plateau dominant la vallée de la Dordogne, sur la rive droite de ce fleuve (fig. 3). Dans l'ancien diocèse de Bordeaux, cadre géographique de référence au Moyen Age, Saint-Émilion occupe une situation périphérique, sur les confins orientaux, presque au contact du Périgord, dont les voies d'accès, c'est-à-dire la vallée de l'Isle vers Périgueux et celle de la Dordogne vers Bergerac, confluent à Libourne, à 8 km à l'ouest (fig. 5). Avant la fondation de la bastide de Libourne en 1268, Saint-Émilion était la seule agglomération d'importance dominant cette zone de confluence. Le site en forme d'amphithéâtre, dont la beauté ne laisse personne indifférent, est celui d'une combe entaillant le rebord d'un plateau rocheux (fig. 4 et 7). L'affleurement de calcaire à astéries qui domine la vallée à 85 m d'altitude présente sa masse sous la forme d'une corniche épaisse d'une quinzaine de mètres. Les roches sous-jacentes plus tendres - argiles et molasses du Fronsadais - donnent des reliefs arrondis et expliquent le profil moins accentué des versants septentrionaux descendant vers la vallée de l'Isle et vers un de ses affluents, la Barbanne.
A Saint-Emilion, en revanche, le vallon creusé par la Grande Fontaine et par la Petite Fontaine, deux modestes ruisseaux dont le second prend sa source au-dessous de l'ermitage supposé du saint éponyme, est une échancrure orientée nord-nord-ouest - sud-sud-est, longue de près de 500 m, large d'environ 200, et nettement délimitée par des versants pentus puisque l'on passe d'une altitude de 80 m en haut de la combe à 55 m dans sa partie basse. Aujourd'hui comme au Moyen Age, l'agglomération de Saint-Émilion se déploie sur les deux parties bien distinctes du site : la ville haute, juchée sur l'escarpement calcaire, adopte une forme de fer à cheval dont les bras entourent à l'est, au nord et à l'ouest une partie basse ouverte vers la vallée de la Dordogne (fig. 6 et 7). La relative unité de forme que confère l'enceinte médiévale à Saint-Emilion, englobant les deux parties de l'agglomération, ne doit pas occulter une réalité de terrain vécue par les Saint-Émilionnais : celle d'une topographie accidentée. Les deux parties de la ville diffèrent aussi par leurs potentialités. Au-dessous de la ville haute, dans l'épaisseur de la couche de calcaire à astéries, s'étend un réseau de carrières, étagées par endroits sur quatre niveaux, qui s'étend sur pas moins de 11,9 ha. Bien que ces galeries aient entraîné de nombreuses destructions, elles offrent une opportunité rare de découvrir une ville depuis son sous-sol et les différentes strates d'aménagements qui ont été pratiqués au cours des siècles. Rien de tel dans la ville basse, traversée jusqu'au XIXe siècle par l'écoulement de la Petite et de la Grande Fontaine, et où la nappe phréatique affleurant ne permet pas de telles excavations.