Les Lettres de la Société de psychanalyse freudienne, n° 35. L'Oedipe de la psychanalyse

Les Lettres de la Société de psychanalyse freudienne, n° 35. L'Oedipe de la psychanalyse

Quatrième de couverture

Éditorial
François Lévy

La psychanalyse est-elle oedipienne ?
PATRICK GUYOMARD
Discutant : JACQUES ANDRÉ

Faut-il brûler Oedipe ?
CATHERINE MULLER

Pour expliquer un peu le complexe d'Oedipe
ISABELLE ALFANDARY

«Du moment qu'il aime sa mère...»
SIMONE WIENER

Brève note sur quelques conséquences de la dernière conception de l'Oedipe chez Lacan DANIEL KOREN

Bion avec Oedipe
FRANÇOIS LÉVY
Discutant : Philippe RÉFABERT

L'impossible Oedipe féminin ?
ÉLIANE ALLOUCH

Oedipe a aussi tuéjocaste...
AGNÈS VERLET

«Je l'aimais fort»
CÉCILE BOURDENET-CONDÉ

Libre usage du «père»
CHRISTIAN DAVIN

Incarner «Oedipe» de Sophocle
ÉRIC FELDMAN, DELPHINE ZUCKER
Entretien avec ANNABELLE GUGNON et FRANÇOIS LÉVY

Entre Freud et Ferenczi, un Oedipe pubertaire ?
FLORIAN HOUSSIER

LA MÉLANCOLIE À L'OEUVRE

Quelle déception et quel objet pour le mélancolique ?
MARIE-CLAUDE LAMBOTTE

Mélancolie, écriture de l'errance
FRANÇOISE GUILLAUMARD

«C'est du vrai et du solide...»
MARIE-CHRISTINE DREVON-DEHARVENG

HOMMAGE À ANDRÉ BOLZINGER

JACQUES MERVANT : In memoriam André Bolzinger - PHILIPPE PORRET : André Bolzinger, une distinction toute freudienne... - ÉDITH BÉGUIN : Un lieu de mémoire - FRANÇOISE GUILLAUMARD : Cher André - GENEVIÈVE BAIZEAU-GLANGEAUD : Simple témoignage d'une ancienne étudiante - OLIVIER CASALIS : Cher André Bolzinger - MARIE-PHILIPPE DELOCHE : «La psychiatrie, c'est dans la langue !» - GILLES MICOUIN : Je me souviens d'André Bolzinger - SUZANNE GINESTET-DELBREIL : Les arcanes de la psychose - PIERRE BOURDARIAT : André Bolzinger et le Portrait de Sigmund Freud- THIERRY VINCENT : Hommage à André Bolzinger : le délire - BÉATRICE DELAURENTI : En marche.

LECTURES

Extrait de Les Lettres de la Société de psychanalyse freudienne, n° 35. L'Oedipe de la psychanalyse

Éditorial

François Lévy

Le «complexe d'Oedipe» comme fondement de la psychanalyse est d'abord le résultat du renoncement décisif de Freud à sa neurotica, la théorie de la séduction, de l'abus sexuel commis par le père sur son enfant. L'adulte potentiellement accusé s'en trouve «innocenté» au profit des désirs sexuels et meurtriers de l'enfant. Le passage à l'acte incestueux est délaissé et remplacé par un scénario désirant. Voilà quel est le changement déterminant de la théorie freudienne ayant fourni l'assise sur laquelle repose la psychanalyse comme discipline.
Après cent vingt ans de débats, d'accords et de contestations, la question se pose à présent sous cette forme : «Une psychanalyse sans Oedipe serait-elle envisageable ?» C'est la question par laquelle Patrick Guyomard a ouvert le colloque dont les actes constituent ici l'essentiel de ce numéro de la revue Les Lettres de la SPF, colloque grandement inspiré par les nombreuses questions que chaque psychanalyste, dans le droit fil du séminaire de Patrick Guyomard, est amené à se poser dès lors qu'il s'astreint à penser la théorie dont il se soutient et la clinique qu'il pratique.
«Avant d'être un complexe, écrit Patrick Guyomard, Oedipe est une personne, un personnage tragique» et il représente, selon la formule de Freud, «le noyau central des névroses», au point que tout être humain se voit «assigné à résoudre le complexe d'Oedipe», c'est-à-dire à négocier - ou pas - avec la tâche de transmettre ce qu'il a fait de ce qu'il a reçu, l'inscrivant, comme d'autres avant lui et d'autres après lui, dans une lignée où chacun doit s'acquitter d'une dette. Le questionnement, on le voit, nous plonge dans un abîme et, même, dans une mise en abîme. Lacan, «plus radical que Freud», écrit Patrick Guyomard, affirme d'ailleurs que, sans l'Oedipe, «toute la psychanalyse [serait devenue] justiciable du délire du président Schreber».
Interroger ainsi théorie et clinique afin de savoir si la psychanalyse est oedipienne constitue le socle que les psychanalystes questionnent «depuis au moins soixante-dix ans», ajoute Patrick Guyomard, et encore aujourd'hui, «en dépit des clivages, des disparités, des divisions, des zones d'expérience» qui constituent l'espace à l'intérieur duquel chaque analyste pose ses marques pour exercer la pratique telle qu'il la conçoit. Car, par leur étendue, la question représentée par la personne d'Oedipe et par son mythe autant que celle posée par le complexe d'Oedipe conduisent à interroger l'universalité du processus enjeu et à faire le pari qu'il permet, pour tout un chacun, de placer côte à côte l'individuel et le collectif. C'est dire si l'enjeu est important, surtout quand la société change et que la famille change, car ce sont, dit Patrick Guyomard, «la fonction, la place et la compréhension du complexe d'Oedipe qui changent».
Parallèlement, ledit «complexe», tel que Freud l'a conçu, n'a pas permis pendant des décennies de statuer de façon satisfaisante sur le mystère du développement de la sexualité féminine.
La question des limites imposées à la pratique par le problème d'un «stade oedipien» à atteindre selon la théorie freudienne orthodoxe est posée par un certain nombre d'intervenants qui appuient leurs interrogations sur les développements de Melanie Klein. Ils affirment qu'une adjonction à la théorie est nécessaire pour tenir compte des manifestations qu'elle voit se produire chez nombre de patients et qui ne peuvent ressortir qu'à un «Oedipe précoce» - état selon elle repérable beaucoup plus tôt que le complexe d'Oedipe freudien traditionnel - et de ce qui est à attribuer au «pré-oedipien», état qui peut ne jamais mener à l'Oedipe - auquel cas il n'y aurait pas même lieu de faire appel au jeune roi de Thèbes pour définir une situation dont l'horizon ne contient pas la configuration dont il fut le porteur. L'exemple de Margaret Little, devant convaincre sa première analyste, «qui s'obstinait à interpréter ce que [la patiente disait] en terme de [...] complexe d'Oedipe», que «[ses] problèmes réels étaient liés aux notions d'existence et d'identité», est, à ce propos, très éclairant.
Dans «l'Oedipe» des psychanalystes, les fantasmes de meurtre et d'inceste, chez l'enfant comme chez les parents - et peut-être aussi dans les zones inanalysées des enfants-parents psychanalystes - «n'ont pas pris une ride», comme le dit Jacques André. C'est même ce qui situe la psychanalyse comme transgression, sauf quand les analystes eux-mêmes, individuellement ou par le biais de leurs institutions, cherchent à lui faire acquérir une «respectabilité» à laquelle l'inconscient s'oppose en permanence.
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