Le Douanier Rousseau

Le Douanier Rousseau

Quatrième de couverture

«Lorsque j'entre dans les serres du Jardin des Plantes et que je vois les étranges plantes des pays exotiques, il me semble que je pénètre dans un rêve.»
Le Douanier Rousseau

Au temps de l'impressionnisme et des audaces des avant-gardes artistiques, Henri Rousseau, baptisé «le Douanier» en raison de sa fonction à l'octroi de Paris, se distingue par ses couleurs franches et délicatement modulées, la clarté de ses formes et une manière éminemment singulière de peindre la vie moderne et des jungles aussi secrètes qu'inquiétantes. Si son style «naïf» lui a valu autant le rejet des critiques que la faveur d'artistes comme Fernand Léger ou Pablo Picasso, Henri Rousseau se proclamait pourtant «réaliste».

Ce magnifique ouvrage nous offre l'occasion de décrypter un peu mieux les mystères qui entourent le Douanier Rousseau, de découvrir son parcours original et son étonnante personnalité, mais aussi d'admirer ses plus belles oeuvres. Adepte du collage, ni académique ni moderne, celui qui a ouvert l'espace de la toile au rêve, à l'inconscient et à la fantaisie est aujourd'hui considéré comme un des pères du surréalisme pictural.

Extrait de Le Douanier Rousseau

LE MYSTÈRE ROUSSEAU

En 2000, pour la réouverture du centre Georges-Pompidou, le musée national d'art moderne et contemporain à Paris, la première oeuvre que les visiteurs ont la surprise de découvrir après avoir gravi les marches menant au deuxième étage est une grande toile très étrange de près de deux mètres de large pour un mètre de haut. Elle représente un cheval au galop monstrueux monté par une jeune fille au physique surprenant. Ils survolent des cadavres dans un décor apocalyptique de terre brûlée et d'arbres calcinés. Parmi toutes les oeuvres à sa disposition, le nouveau directeur du musée et maître d oeuvre de cette installation, Werner Pies, avait décidé de présenter au public l'art moderne en montrant la Guerre, une oeuvre d'Henri Rousseau réalisée en 1894. Si ce choix est salué par la critique, il n'en demeure pas moins étonnant tant la place réelle du «Douanier» dans l'histoire de l'art demeure, encore aujourd'hui, difficile à saisir, sujette à controverse, voire incertaine. En effet, durant sa vie comme après sa mort, Henri Rousseau n'a cessé d'incarner une forme de mystère et de laisser le public, y compris celui à qui son oeuvre plaisait, dans une forme d'incertitude quant à sa valeur et au sens d'une peinture qualifiée tour à tour de naïve et maladroite, novatrice, symboliste, surréaliste, primitive, d avant-garde ou enfantine...

Déjà, lors de sa présentation au Salon des indépendants en 1894, la Guerre avait été très diversement reçue par les visiteurs, dont la majorité considérait l'exposition des nouvelles oeuvres de Rousseau comme «l'aberration annuelle» du Salon, sorte de gag récurrent dont on savait à l'avance qu'il ferait rire. Comme ses oeuvres précédentes, la toile suscita donc les railleries, les moqueries et les sarcasmes d'un public avide de relever les maladresses d'un peintre dont le style était généralement jugé gauche et décalé.
Pourtant, le Salon de 1894 marqua une évolution dans le regard porté sur l'oeuvre d'Henri Rousseau. Ainsi, poussés par Alfred Jarry, certains critiques se penchèrent sérieusement sur cette oeuvre étrange et poétique : Louis Roy y vit le début «d'un art nouveau» et évoqua l'influence de Théodore Géricault et de Ferdinand Hodler, mêlée de culture populaire et d'images d'Épinal. D'autres observateurs soulignèrent quant à eux l'absolue nouveauté d'une oeuvre profondément originale et indépendante des règles académiques, assimilant même «la peinture de ce peintre du dimanche» à la radicalité d'un art moderne en train de naître. Pour autant, plus d'un siècle après la mort du Douanier Rousseau, l'ambiguïté demeure quant à la signification d une oeuvre disparate.
Il faut dire que la vie et l'attitude du peintre ne fournissent pas d'éclairages et qu'une grande partie de ce que nous savons de lui correspond aux toutes dernières années de sa vie et est sujet à caution et à interprétations diverses. Ainsi le récit né sous la plume de Guillaume Apollinaire est-il davantage le résultat de l'imagination d'un poète attaché à écrire une légende que celle d'un historien de l'art désireux de faire comprendre la nature d'une production artistique. Même ceux qui lui furent proches - le dramaturge Alfred Jarry, le collectionneur Wilhelm Uhde ou encore Robert Delaunay - ont semblé désarçonnés par Rousseau et avoir, parfois, agi davantage par compassion pour un artiste dans le besoin que par admiration pour un peintre novateur. Ainsi, celui qui déclarait à Pablo Picasso peu avant sa mort, «Finalement, nous sommes les deux grands peintres de l'époque, toi dans le genre égyptien et moi dans le genre moderne», apparaît pour les bohèmes de Montmartre qui le surnomment «le vieil ange» plutôt comme un porte-drapeau amusant que comme l'un des maîtres de l'avant-garde.

Si la place d'Henri Rousseau dans l'histoire de l'art peut sembler, à l'image de son surnom inventé de toutes pièces par un Jarry en verve pour désigner un ancien employé de l'octroi de Paris, curieuse et mystérieuse, il est aujourd'hui impossible d'écrire une histoire des avant-gardes sans évoquer les toiles d'un artiste qui fait figure de maître du symbolisme, d'icône des surréalistes et des futuristes, de précurseur de Georges Braque, d'inspirateur de Fernand Léger. Il n'en reste pas moins que les tableaux qui nous sont parvenus dessinent une oeuvre témoignant d'un regard singulier sur le monde. Le Douanier Rousseau est un homme seul mais un artiste entouré, souvent moqué mais beaucoup repris, acharné dans le travail et confiant dans son art.
Ainsi sa vie semble-t-elle à l'image des «jungles : qu'il a souvent peintes : simples, colorées, légères en apparence ; habitées, sombres et mystérieuses quand on les regarde de plus près.
Le «Douanier» ne livrera sans doute jamais tous ces mystères, mais il est certain qu'à l'instar d'un nombre restreint de grands artistes, il a su créer un univers personnel d'une grande richesse, immédiatement identifiable mais impossible à saisir, au point que de chaque toile semble émaner une présence étrange, séduisante et déroutante, qui ne cesse de surprendre, poussant André Breton à affirmer à propos du Rêve qu'«aucune autre oeuvre ne [le] gardait ainsi dans la fraîcheur inépuisable de sa découverte».