Osons la fraternité : manifeste pour un monde ouvert

Osons la fraternité : manifeste pour un monde ouvert

Quatrième de couverture

Edgar MORIN, Patrick VIVERET, Éric JULIEN, Virginie RAISSON, Alain MICHEL, Yves MICHEL, Christine MARSAN
Et aussi
Boris AUBUGINE, Martine AUGOYAT, Michel BAUWENS, Christine BEHAIN, Frédéric BOSQUE, Ariane BOULANGER, Thierry BRUGVIN, Ben CRAMER, Emmanuel DELANNOY, Isabelle DELANNOY, Philippe DERUDDER, Anne GHESQUIERE, Jean GIRODON, Hervé GOUIL, Anaïs GOURNAY, Michel HUIT, Françoise KELLER, Marc LUYCKX-GHISI, Nicole MARSAN, Jocelyne MILORADOVIC, Jean-Claude PAYE, Esther Eva PODOLAK, Michel PODOLAK, Arnaud POISSONNIER, Frédérique RENAULT-BOULANGER, Boris SiRBEY, Eva WISSENZ.

Coordonné par Christine Marsan et Frédérique Renault Boulanger.

Les attentats de janvier et de novembre 2015 ont fait éclore dans la société civile des initiatives multiples pour vivre concrètement la fraternité et la paix, pour trouver apaisement et consolation à la douleur, pour appeler à l'engagement. Pendant ce temps-là, les libertés individuelles ont continué d'être aveuglément mises en péril par diverses formes de radicalisme : d'État, de partis politiques, de groupes terroristes.

Face à cette menace persistante pesant sur les libertés individuelles, les auteurs lancent un appel à leurs concitoyens pour protéger et faire vivre les valeurs républicaines, et les valeurs pour lesquelles les générations précédentes se sont battues, particulièrement les droits de l'Homme. Ils témoignent individuellement qu'il est possible de se mobiliser ici et maintenant pour la paix, la fraternité, la liberté, la laïcité, le respect des différences, mais aussi l'égalité des droits et des chances pour avoir un avenir et une dignité. Ils souhaitent propager l'espoir et témoigner de la capacité de chacun à incarner un nouveau monde.

Enfants, jeunes, adultes, citoyens, nationaux, binationaux, collectifs, associations trouveront là des témoignages et des idées pour nourrir leur recherche de sens et cultiver leur jardin de paix, de liberté et de fraternité.

Extrait de Osons la fraternité : manifeste pour un monde ouvert

Vivre nos valeurs, se relier, pour imaginer demain ?

Éric JULIEN, géographe, consultant, accompagnateur de montagne. Il se présente souvent comme explorateur d'interstices, à la recherche des possibles de transformation des hommes et des organisations. Sa vie et ses recherches oscillent entre notre modernité et la tradition des Indiens Kogis de Colombie.

Enseigner la compréhension entre les humains est la condition et le garant de la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité
Edgar Morin

* * *

Elles sont là, gravées sur le fronton de nos mairies, de nos écoles. Liberté, Égalité, Fraternité. Il suffit d'élever le regard pour les apercevoir, parfois voilées par la mousse ou la grisaille du temps. Elles ont surgi de l'histoire, dans le sang et dans les larmes, comme une victoire fragile, précieuse, sur la barbarie et l'éclatement.
L'émergence d'un système de valeurs vécu permet à ceux qui le portent, qui le font vivre, citoyens, membres d'une organisation, salariés d'une entreprise, de dépasser la contrainte ou l'observation d'un règlement, pour créer entre eux un lien immatériel, une relation responsable, qui donne tout son sens à cette expression largement répandue dans les traditions orientales :
«Une baguette de riz se brise facilement, liée à d'autres, elle ne rompt pas».
Lorsqu'elles sont intégrées en conscience par chacun-chacune, qui se responsabilise sur leurs applications pratiques, les valeurs permettent alors de nourrir cette philia, chère aux Grecs anciens, mélange d'amitié, de respect associé à un sentiment puissant d'appartenance à une communauté sociale. Comment accueillir «l'autre» chez moi (une pratique) au nom de l'hospitalité (valeur) à laquelle je suis attachée ? Le mot société ne désignait-il pas jusqu'au XVIIe siècle «le sentiment d'amitié et d'alliance éprouvé pour autrui et le lien qui en résulte ?'» C'est donc bien dans la relation où «l'autre me renseigne sur ce que je ne sais pas de moi» que l'on peut tenter l'aventure humaine.
Pour nombre de sociétés traditionnelles, cette conscience du lien, des valeurs qui le structurent, vitale pour l'équilibre et l'harmonie loin d'être une création humaine, est avant tout inscrite dans le vivant. Elle en est un prolongement, non seulement nommé, mais aussi «sacralisé». En perdre la conscience, c'est risquer la destruction et le chaos. Qu'elle soit nommée K'eck dans le Yucatan, pour désigner l'entraide mais aussi les relations avec les divinités, Tonglen chez les Tibétains, Q'ero chez les Quechuas où elle désigne la réciprocité sacrée et l'interconnexion vécue et concrète qui unit les êtres, ou Zigoneshi chez les Kogis, derniers héritiers des grandes sociétés précolombiennes. Le lien, la relation expriment la co-dépendance, la co-reliance, vécue et concrète, qui unit les êtres d'une même communauté.
Mais si la conscience du lien qui nous unit aux autres, à la vie, n'est pas transmise, si les valeurs ne sont plus respectées, vécues, régulièrement revisitées, peu à peu l'évidence s'éloigne, la mémoire se brouille, les valeurs deviennent mots, concepts, vidés de leur substance. Installées, célébrées, elles s'assoupissent pour finir par s'éloigner de nos consciences. Le «je» reprend le pas sur le «nous» ; division, perte de sens, déséquilibre et «mal à dit» s'installent peu à peu dans le corps social et, par répercussion, dans la «nature».
(...)