Portrait de groupe avec parapluie

Portrait de groupe avec parapluie

Violette Cabesos, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Le livre est le propre de l'Homme, plus sûrement que le rire.

Quatrième de couverture

Marthe Bothorel, soixante-dix ans, s'est prise de passion sur le tard pour l'histoire de l'art : de musées en cours de dessin, l'autodidacte plonge dans un monde qui la fascine. Un dimanche, lors d'un concours de peintres amateurs, elle découvre le corps d'une femme assassinée selon un rituel aussi macabre que spectaculaire. Le premier d'une longue série... En compagnie de deux autres mamies aussi déjantées qu'elle et d'un policier mélomane, Marthe décide de démasquer le talentueux tueur !

Un polar original, érudit et cocasse, où l'auteur du Teinturier de la lune et de La Promesse de l'ange nous embarque dans une enquête échevelée sur les traces des grands peintres du XXe siècle, du Bateau-Lavoir de Montmartre à la Ruche de Montparnasse.

L'AUTEUR : Violette Cabesos est l'auteur de plusieurs thrillers historiques à succès, tous publiés chez Albin Michel : La Promesse de l'Ange (avec F. Lenoir, prix des Maisons de la presse 2004, 350 000 ex. vendus), La Parole perdue (avec F. Lenoir, 2011, 55 000 ex. vendus) et Le Teinturier de la lune (2015).

Extrait de Portrait de groupe avec parapluie

L'enterrement

C'est la première fois que je mets les pieds dans un cimetière. À part la vieille nécropole juive de Prague que j'ai visitée pendant mes congés d'été, l'année dernière, avec un troupeau de touristes à la queue leu leu. Mais cela ne compte pas, on n'y enterre plus personne depuis 1786 : les stèles qui s'effritent sont penchées vers le sol, muettes, aussi sèches que des fossiles. Alors que les tombes du Père-Lachaise ont l'air vivantes ! J'ai l'impression qu'elles me surveillent et qu'elles me narguent.
Je n'ai pas le choix, il s'agit de l'enterrement de mon patron, enfin de l'un des deux associés du cabinet : le meilleur, assurément, car celui qui reste est une charogne qui me harcèle depuis vingt ans. Alors que Boyer-Duval a toujours été loyal à mon égard, reconnaissant mon travail et mon ancienneté dans la maison. Quelle idée imbécile que de disputer une partie de tennis en plein midi, au mois de juillet, à son âge ! Le coeur a lâché et il est mort comme ça, en short, sur le court de sa maison de vacances varoise, la raquette à la main. Sa femme a fait rapatrier le corps afin qu'il soit inhumé dans le caveau familial, au Père-Lachaise, avec cérémonie à l'église Saint-Tomas-d'Aquin, dans le 7e arrondissement, cortège, pompes, fleurs, couronnes et tout le remue-ménage. En plus des coups de fil éplorés et des cartons officiels, Boyer-Duval a même eu un encart dans le carnet du Figaro, afin que nul, dans son milieu, n'ignore qu'il a cassé sa pipe et qu'il faut se rendre au grand bazar des funérailles. Quelle injustice ! Il n'était pas mauvais bougre, mais cela suffit-il pour mériter tant d'honneurs ? A-t-il, durant son existence, commis quelque action philanthropique majeure, combattu pour la sauvegarde de la nation, créé un chef-d'oeuvre artistique ? En aucun cas. Il n'était qu'un bourgeois parisien sans histoire, un architecte dénué de talent, qui n'a dû sa fortune qu'à la manne des Trente Glorieuses. Comme la plupart de ses confrères de l'époque, il s'est contenté de construire, à la va-vite, des barres d'immeubles sans âme, clapiers de banlieue dont on a mesuré trop tard quel désastre ils représentent pour les gens qui y sont entassés.
Avec la crise économique, il s'est adjoint un jeune associé, Clément Desnoyers, et sous son influence, il a abandonné l'habitat collectif bon marché pour se lancer dans le haut de gamme : maisons individuelles de luxe, décoration d'intérieur, design, petits immeubles cossus et, dernièrement, villas écologiques clefs en main. Cela justifie-t-il un enterrement de première classe ? Comme je l'ai dit, je n'en veux pas personnellement à Boyer-Duval. Excepté de me laisser entre les griffes de Desnoyers, cette ordure arrogante qui n'a jamais pu me sentir et qui fait tout pour me pousser à la démission, ou trouver un prétexte pour me renvoyer. Naturellement, c'est lui qui nous a appris la nouvelle de l'infarctus du vieux, à l'agence.
(...)