Dictionnaire amoureux de l'école

Dictionnaire amoureux de l'école

Quatrième de couverture

«Le titre de ce livre n'est pas usurpé : il s'agit bien d'un dictionnaire qui parle d'amour, avec ses déceptions et ses admirations. Mais, comme toujours, il a fallu faire des choix. Il en résulte un catalogue où alternent des thèmes sérieux et de minces anecdotes, selon une chronologie vagabonde.
Cette promenade correspond au sujet, lui-même illimité. Car nous avons tous l'école en partage, par nos souvenirs d'écolier ou par la scolarité de nos enfants. Chacun d'entre nous se sent habilité à évoquer son expérience et ce rapport affectif est renforcé par la nature même de l'enseignement, qui suppose une relation humaine forte. Il explique aussi la vigueur des querelles scolaires, jamais vraiment calmées, dans une société en désarroi qui demande toujours plus aux éducateurs. Ce dictionnaire rend hommage à ceux qui stabilisent des repères et préparent l'insertion des jeunes, dans un monde en perpétuelle mutation.»

Membre de l'Académie française, plusieurs fois ministre, ambassadeur, président de l'Institut français, Xavier Darcos est l'auteur d'essais sur l'école, ainsi que de nombreuses publications consacrées à la latinité, à la poésie française et à l'histoire littéraire. Il est l'auteur du Dictionnaire amoureux de la Rome antique (Plon, 2011).

Extrait de Dictionnaire amoureux de l'école

Abécédaire, iconographie première

Un A en forme d'arcades ou d'arche, un B bedonnant, un C qui chante, un D en demi-lune : nous avons tous une vague réminiscence de notre premier livre de lecture. Il se présentait plutôt comme une série de vignettes. Y figuraient lettres capitales et minuscules, imprimées et manuscrites. À côté du tableau ou sur un mur de la classe, une grande affiche prolongeait cette visualisation symbolique : l'alphabet devenait un bestiaire ou une bande dessinée, chaque lettre servant d'initiale à un bouquet de mots. Je ne sais pourquoi, je me rappelle un M en forme de moulin qui semblait sourire.
Ne croyez pas que ces abécédaires soient une invention de l'école française du xixe siècle : on en trouve dans toutes les civilisations, dès avant l'imprimerie, pour inculquer chiffres et lettres. Jean de Halifax, qui enseigna en Sorbonne autour de 1250, en dessina un pour initier ses étudiants aux mathématiques. Les archéologues du monde préromain continuent à exhumer des tuiles et des stèles sur lesquelles des lettres se combinent avec des dessins, aboutissant parfois à des calligrammes : un oiseau, une maison, une fleur.
Ces pages colorées et bizarres faisaient partie du bric-à-brac des colporteurs, qui couraient les chemins avec leur petite roulotte, chargée de rubans, d'images et de senteurs. L'abécédaire primitif pouvait se réduire à la simple liste alphabétique, gravée sur une planchette, brodée sur un tissu ou imprimée sur un carton épais. En Angleterre, la forme la plus populaire était celle d'une petite raquette en bois (battledore). Le mot est conservé dans diverses expressions anglaises : not to know B from a battledore signifie avoir une instruction élémentaire. Mais, à partir du milieu du xixe siècle, l'abécédaire s'insère dans un manuel de plusieurs pages : il devient livre, livre de lecture bien sûr, entouré d'ornements.
Si bien que toute l'iconographie scolaire fait une place aux abécédaires, symbole de l'univers des apprentissages. C'est une sorte de décor obligé, un signal. Vous en apercevrez si vous vous penchez avec attention sur tout tableau figurant des enfants en classe, telles les écoles de village dans la peinture flamande (Jan Steen, Adriaen van Ostade, Rembrandt). Mais il n'est pas besoin d'aller jusqu'aux grands peintres. Les modestes travaux domestiques, comme la couture et la broderie, ont pour exercices de base les chiffres et les lettres. Dans les demeures modestes d'autrefois, on accrochait sous verre une toile blanche brodée au point de croix rouge, la lettre s'éployant ou fleurissant de diverses manières. Désormais ils sont objets de collections privées ou publiques : des reliques, des pièces de musée. Car les élèves d'aujourd'hui s'affairent si tôt sur leur traitement de texte qu'on aurait du mal à les mettre au crochet ou à la calligraphie.
Par extension, on utilise le terme d'abécédaire pour des listes en ordre alphabétique de thèmes issus d'un sujet commun. Il en résulte une dispersion curieuse, un catalogue à la Prévert : il est des abécédaires du marketing, de l'escalade, de la chasse aux papillons, de l'inutile... J'en ai même vu un «du néo-crétinisme», vaste programme. Aux antipodes sans doute du film de Pierre-André Boutang intitulé L'Abécédaire de Gilles Deleuze (1988), où les idées et concepts du philosophe défilent : A comme animal, B comme boisson, etc. Les disciples de Queneau, au sein de l'Oulipo (l'Ouvroir de littérature potentielle), proposent même un exercice abécédaire, un paragraphe où chaque mot suit l'ordre alphabétique. Exemple : «À brader : cinq danseuses en froufrou grassouillettes, huit ingénues joueuses kleptomanes le matin, neuf (onze peut-être) quadragénaires rabougries, six travailleuses, une valeureuse walkyrie, x yuppies zélées.» À vous de jouer.